Vous connaissez l’Urban Dictionary? Littéralement «dictionnaire urbain» ou «dictionnaire de la rue». Il s’agit d’un recueil en ligne anglophone collaboratif lancé aux Etats-Unis en 1999, et dont les définitions sont écrites par les internautes inscrits sur le site. Son importante fréquentation le classe parmi les 1500 sites web les plus visités du monde, et il est présenté comme l’autorité non officielle des définitions des mots argotiques en anglais sur le Net.

Un mot-valise

Le principe? Chaque personne ne peut voter qu’une seule fois pour chacune des définitions en cliquant sur un pouce tourné vers le haut ou vers le bas, selon son avis. Les définitions peu connues ou n’ayant que peu de succès finissent ainsi par redescendre tout en bas du classement. A l’opposé, ce qui fait la réussite des mots les mieux classés relève souvent de leur touche d’humour ou de leur précision.

Faire-part de naissance, parmi ces derniers: un terme est apparu le 16 mars 2020. Il est promis à un «bel» avenir. Ce mot-valise est simple comme bonjour et compréhensible dans plusieurs langues: «covidiot». Il désigne la personne qui ignore les règles de sécurité et de santé publique liées à la pandémie de Covid-19:

Le site marocain Le 360 explique qu’à l’origine il ne qualifiait «que» le pilleur de supermarchés paniqué à l’idée de manquer. Mais son sens s’est élargi au fil des jours. De la personne qui «stocke inutilement des produits alimentaires ou d’hygiène, comme du riz, des rouleaux de papier hygiénique ou d’autres produits essentiels qui pourraient suffire aux besoins d’une famille ordinaire pendant une période qui a été définie à une année», il s’est généralisé à celle qui se refuse «à suivre les mesures d’hygiène» ordonnées par les autorités sanitaires, «dans le but de se protéger et de protéger les autres, et donc de freiner la propagation du coronavirus».

«Don’t be a #covidiot» a ainsi accédé au rang d’expression largement partagée sur les réseaux sociaux» depuis une quinzaine de jours. Au point que l’Ottawa Sun y a même consacré un éditorial intitulé «Cooperation is way better than being a COVIDiot». Un exemple de cette cohorte d’incrédules au profil covidien? On y mettrait aussi, par exemple, celui ou celle qui croirait – au hasard – que la bise tempétueuse qui s’est levée hier soir sur le Moyen Pays suisse serait assez efficace pour éloigner les virus flottant dans l’air vers le sud-ouest. D’autant qu’elle est glaciale, ajouterait le matamore.

Selon le mensuel gratuit parisien Le Bonbon, le mot devrait même être «soumis à l’Académie française» pour parler plus précisément de «l’espèce […] se plaquant des mandales pour un rouleau de papier toilettes» ou «stockant des pâtes pour lui et son ego». Ignorant la frontière de plus en plus ténue entre les genres, il s’utilise également au féminin, comme dans l’expression: «Cette covidiote fait la bise à tout le monde.» Et ce média de préciser qu’«en France» – mais sans aucun doute pas seulement en France – «on peut reconnaître le covidiot grâce à quelques maximes du genre «on ne va pas s’empêcher de vivre», «on ne peut plus rien faire!» ou encore «je respecte le confinement, mais…».

Courrier international fait le même constat en relayant le site australien 10 Daily: «Si vous […] avez décidé de passer votre samedi soir dans une boîte de nuit, vous êtes certainement un covidiot», «avant de lister toutes sortes de comportements dangereux», comme l’invasion de la plage de Bondi, à Sydney, le 20 mars dernier (ci-dessus), ou comme ce jeune homme en vacances célébrant l’arrivée du printemps à Miami et rapidement devenu emblème de la covidiotie. «Si j’attrape le coronavirus, j’attrape le coronavirus, dit-il. Ça ne va pas m’empêcher de faire la fête»:

Les médias multiplient les exemples de ce type de comportements, comme le très sérieux Business Insider, surfant sur cette vague de la tentation dénonciatrice qui n’a guère plus de tentant que le nom. Le site d’information américain fait d’ailleurs remarquer que la covidiotie gagne aussi maintenant le monde des politiciens, dont certains ne sont pas avares des poignées de main qui leur rapporteront des voix une fois le fléau passé.

«Parce que la stupidité est contagieuse», ironise le New York Post. Et parce qu’il ne faut pas caricaturer non plus, selon le Times de Londres: il n’y a pas que les jeunes qui jouent à plus bêtes qu’eux-mêmes. La covidiotie n’a pas d’âge.


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