Ce n’est pas aux milliardaires de sauver les relations Suisse-UE

Les relations internationales sont peu compatibles avec la démocratie et notamment avec la démocratie directe. C’est incontestablement un des problèmes principaux auxquels se heurtent nos relations avec l’Union européenne. S’il est imaginable, même souhaitable, de soumettre au référendum un traité relatif à une modification générale du droit national ou un traité de portée constitutionnelle, ainsi que tout traité d’adhésion à un organisme supranational de quelque nature que ce soit, on peut en revanche se demander s’il est bon que l’on soumette au vote des ensembles de traités de nature essentiellement économique, tels que les traités bilatéraux avec l’UE. Et les initiatives populaires qui réclament expressément de tels votes ou des remises en question de tels traités ne sont pas saines!

Les relations internationales sont complexes, doivent pouvoir évoluer rapidement et exigent une certaine discrétion peu compatible avec le débat public. En outre, la diplomatie est toujours un terrain très complexe où la susceptibilité des Etats se donne libre cours. C’est bien pourquoi il est heureux que la compétence première en la matière soit réservée à l’exécutif, chez nous, au Conseil fédéral.

Or il semble que l’on soit en train d’assister à un changement inquiétant: nos relations économiques avec l’UE seraient-elles en voie d’être phagocytées par quelques grandes fortunes privées? On sait que le ténor de l’UDC entend bien prendre la main de la résistance à l’UE, et l’on apprend que deux poids lourds de l’économie s’engagent à fond en sens contraire*.

L’affaire est troublante. On dira certes que, dans chaque camp, on s’entoure d’associations plus ou moins bidon et que la transparence est assurée, puisque l’on sait d’où viennent les fonds nécessaires à de futures campagnes de vote. Mais n’est-on pas en train de déposséder le Conseil fédéral de sa compétence propre et de sa marge de manœuvre? De l’empêcher d’essayer de trouver la meilleure voie de négociation, de lui compliquer la vie en vendant au peuple une solution plutôt qu’une autre? Ne nuit-on pas à sa crédibilité en laissant entendre que son autorité en tant que telle n’est rien et que seuls quelques milliardaires peuvent exercer une véritable influence sur les citoyens?

La bataille des milliardaires annoncée au sujet des bilatérales marque une déviance inquiétante de la démocratie directe et de l’Etat de droit. On peut admettre, en démocratie, que des partis ou des mouvements politiques lancent des idées, défendent des thèses, suggèrent des solutions à l’attention des autorités, notamment du Conseil fédéral, où siègent après tout des représentants des partis politiques les plus représentatifs de la population. Mais peut-on tolérer que trois grandes fortunes se partagent le pouvoir en ce qui concerne les relations internationales? Cette déviance est inquiétante.

Certes, nos relations internationales, et notamment celles avec l’Union européenne, sont avant tout de nature économique, mais elles sont portées par des forces politiques qui doivent avoir à l’esprit non seulement le but économique, légitime, mais l’ensemble des intérêts de la communauté helvétique. Ces intérêts sont aussi sécuritaires, diplomatiques, culturels, fiscaux, judiciaires, sociaux.

Notre époque marquée par la globalisation, la rapidité des transports, la fluidité de la monnaie, la libre circulation des personnes, les extraordinaires progrès techniques, consacre une sorte de divorce entre l’économie (rationnelle, uniformisante, globalisante, assoiffée de rapidité souvent à cause d’une concurrence à mort) et la politique (teintée d’affectivité, limitée dans l’espace, lente quand elle respecte la démocratie, car à la recherche de solutions susceptibles de satisfaire les différentes aspirations d’une population).

Ce divorce est préoccupant car il est à l’origine de tensions sociales considérables et favorise les tendances totalitaires. Admettre que les relations internationales entre la Suisse et l’Union européenne sont entre les mains de trois milliardaires et non plus du politique accentuerait ce divorce et fausserait complètement le processus démocratique.

Si les milieux économiques veulent soutenir une démarche politique, ils doivent soutenir financièrement les partis, voire des associations, éventuellement fournir du renfort technique, mais à aucun moment on ne peut tolérer que trois personnes – même très généreuses – prétendent confisquer la politique internationale en vendant leur solution au peuple.

Le ténor UDC, dans son action, comme les deux autres poids lourds de l’économie dans un sens contraire, sont en train de menacer le fonctionnement normal de la démocratie. Il faut y remédier rapidement car les mauvaises habitudes sont très vite prises. Que les partis politiques se réveillent et revendiquent leur responsabilité. Qu’ils dépossèdent sans tarder l’économie de ce pouvoir abusif. * A lire, dans notre édition du 8 avril, «Les deux milliardaires qui veulent sauver les bilatérales»

Professeure honoraire à l’Université de Lausanne et ancienne conseillère nationale libérale

Tant le ténor UDC que ceux qui tirent la corde en sens inverse

menacent le fonctionnement de la démocratie

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