Revue de presse

Ce n’est pas Brigitte, mais Emmanuel Macron qu’on élit (peut-être)

Le «glamour» du couple «atypique» arrivé en tête au soir du premier tour de la présidentielle déchaîne les médias. Certains dénoncent le fait qu’il éclipse le débat politique de fond

Il paraît que «la presse étrangère s’emballe», si l’on en croit Courrier international. Que selon certains médias, «Emmanuel Macron n’est pas seulement le banquier prodige, l’homme neuf, le vainqueur du premier tour» de la présidentielle française, «c’est aussi l’ancien lycéen qui a conquis sa professeure, Brigitte», plus âgée d’un quart de siècle que lui. Rien de nouveau sous le soleil, selon le site panarabe Al-Modon, surpris de voir ce sujet «éclipser le programme politique» plus souvent qu’à son tour. Mais «de Napoléon et Joséphine jusqu’à Hollande et ses frasques, en passant par [Pompidou,] Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, l’amour qui brise les tabous a toujours fait partie du tissu politique français.»

Une chronique: Je n’aimerais pas être Brigitte Macron

Les réflexes analytiques censés tout expliquer sont cependant quasi pavloviens sur ces faits têtus: Emmanuel ne serait rien sans Brigitte, et vice-versa. Peu de voix à contre-courant viennent barrer la route à l’argumentation des nombreux médias célébrant un couple qui les fait rêver. «Brigitte, 64 anni senza botox. È la rivolta contro tutti i cliché»: Il Fatto quotidiano, en Italie, se réjouit même «de ce symbole de l’amour insensible aux différences et au qu’en-dira-t-on».

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Sa journaliste le confesse: «Je suis dingue d’eux. […] Ils rendent ses lettres de noblesse au cas de figure où la femme est l’aînée du couple, car ils le dépouillent de tout soupçon de triste convenance. […] Personne ne peut penser que Brigitte ait quitté son mari par intérêt, il y a vingt ans, pour un petit étudiant.» Et puis, «Brigitte a ses rides et elle les garde avec dignité et fierté».

Cité par L’Express, le magazine GQ s’insurge, lui, que la différence d’âge soit devenu un sujet à part entière. Dire que Brigitte Macron est «une cougar», cela revient, «sans surprise», à oublier qu’il n’existe en revanche aucune expression pour décrire les hommes qui ont un penchant pour les femmes plus jeunes qu’eux.

Oui, et alors? Qui élit-on (peut-être)? Lui ou elle? Le Guardian britannique a choisi, mardi, de ne pas y aller par quatre chemins, en remettant les points sur les «i» pour «ramener tout le monde», médias et électeurs-trices, «à la raison»: «L’âgisme et le sexisme sont encore bien vivants. […] Laissez tomber ce scandale sur la différence d’âge dans le couple Macron, nous avons tous des fascistes à combattre.» A peine sous-entendu: peu importe que Brigitte ait «du pouvoir» sur son mari: «On n’est plus au XIIe siècle ou dans la série télé Les Sopranos», et la presse ferait mieux de traiter des questions de fond que ses lecteurs lui reprochent d’esquiver. Macron (ou LES Macron), c’est le seul rempart contre «l’autre femme», celle du Front national.

D’ailleurs, il faut reconnaître à ces adversaires-là qu’ils l’ont bien compris, eux, ce besoin de «dé-people-isation». Si «Louis Aliot deviendra peut-être le premier «premier homme» de l’histoire de France, bien qu’il refuse de porter ce rôle», selon France Soir d’après ses propos recueillis dans Le Couloir de Madame d’Alix Bouilhaguet (Ed. de L’Observatoire), on «n’élit pas un couple à l’Elysée. Mais un homme ou une femme. Les compagnes ou compagnons ne devraient même pas avoir leur mot à dire. Ni même s’installer à l’Elysée d’ailleurs.» Ce dont l’humoriste Laurent Gerra s’était moqué il y a plus d’une année déjà:

Mais voilà: Emmanuel Macron «a besoin» de montrer qu’il aime son épouse, selon l’auteure de ce livre qui disait récemment au Figaro Madame qu’il partait du principe suivant: «C’est mieux à deux.» Un pari «risqué» pour Jamil Dakhlia, sociologue des médias et auteur de Politique People (Ed. Bréal, 2015): «La démarche est bienveillante», mais elle constitue trop rapidement «une mise en scène présidentielle, alors qu’on n’y est pas. […] Quand on fait intervenir l’épouse, il y a toujours ce soupçon d’illégitimité. Ce n’est pas elle qui se présente devant les électeurs. Elle n’a pas à intervenir sur la scène publique à ce stade.»

Sauf qu’elle y est tout de même intervenue. Et pourquoi, puisque ce n’est donc pas elle qu’on élit, répétons-le? La réponse, qui vaut ce qu’elle vaut, se trouve peut-être sur le site d’info Atlantico.fr, qui confesse – dans son article «Et Brigitte Trogneux arriva en tête…» – avoir puisé ses informations à la meilleure source: «Vanity Fair, la bible du glamour parisien.» Cela commence comme une fable: «Au commencement était […] un très proche ami du couple Macron.» Il s’inquiétait «de certaines rumeurs contre-productives qui fusaient sur le candidat à la présidence de la République».

Ne pas faire «plouc», «gueux» ou «manant»

Alors, pour le sauver via la tierce personne, il «conseilla» à Brigitte «d’aller voir Mimi […]. Ah vous ne connaissez pas Mimi? C’est que vous êtes des ploucs, des gueux, des manants, des pue-la-sueur… Mimi règne sur Paris. […] Stars, hommes politiques, grands patrons se pressent dans son agence. C’est elle qui leur dit comment s’habiller, se coiffer, se maquiller pour paraître à son avantage. […] Avec la belle Brigitte, elle y alla franco. «Tu as de jolies jambes, il faut que tu les montres!» Et les jupes de l’épouse d’Emmanuel Macron furent raccourcies.» Puis, pour enterrer cette polémique sur l’âge, «Mimi la relooka façon jeune. Et Brigitte fut très sexy, moulée dans un perfecto en cuir.»

Mais ce n’est pas fini. «Il fut fermement demandé à Macron de lui tenir tout le temps la main. Et de meetings en meetings, de photos en photos, il ne la lâcha pas. L’effet fut foudroyant sur les ménagères de plus de 50 ans. Elles se ruèrent sur les perfectos qui, depuis, sont en rupture de stock. (...) Enthousiasmées, elles jetèrent leur dévolu sur Emmanuel Macron, le plébiscitant avec leurs suffrages. Le perfecto de Brigitte Trogneux contre les sinistres costards de François Fillon: la partie était jouée d’avance.»

Reste à savoir si cela suffira le 7 mai prochain.


 

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