Récemment, une étude internationale se penchait sur l'émergence et l'intensité des préjugés anti-germaniques chez des préadolescents. On y découvrait entre autres avec stupéfaction que ces préjugés étaient plus marqués chez les Romands que chez leurs congénères français. On y trouvait aussi la confirmation d'une observation psychologique: à l'approche de l'adolescence, l'enfant, fragilisé, a tendance à devenir conformiste et cherche à se fondre dans un groupe, lequel, volontiers, trouve son identité dans le rejet de l'autre. Les profs voient cela tous les jours.

D'un point de vue strictement linguistique aussi, plus personne ne met en doute que plus un enfant est jeune, plus il apprend les langues vite et facilement. Ainsi, non seulement la plupart des écoles ne commencent pas cet enseignement assez tôt, mais encore, l'âge auquel elles le proposent est particulièrement inapproprié.

Sachant cela mieux que nous, c'est des deux mains que tous les profs de langues vivantes de ce pays devraient applaudir le rapport d'experts présenté hier à Berne, préconisant une profonde réforme de l'enseignement des langues en Suisse. Ces experts assurent que, les

élèves de ce pays peuvent et doivent devenir, au moins, trilingues. Que, pour cela, il faut augmenter spectaculairement l'efficacité de l'enseignement, et notamment commencer bien plus tôt et opter pour l'enseignement bilingue.

Qui n'est pas d'accord?

Le drame, c'est qu'en principe, tout le monde est toujours d'accord. A commencer par les profs, qui sont les mieux placés pour observer l'aberration pédagogique actuelle. Pourtant, du comité de parents réclamant des classes maternelles bilingues, à l'enseignant inspiré qui propose une expérience, tout le monde observe le même phénomène: face au changement, ce sont les profs qui représentent la force d'inertie la plus redoutable. Si on décide de donner des leçons d'histoire en allemand, le prof d'histoire ne va-t-il pas perdre des heures? Si on veut commencer les langues dès le début de l'école primaire, que deviendra l'instituteur monolingue? Voilà donc ces professionnels de l'école face à une contradiction douloureuse: le pédagogue en eux sait ce qu'il faudrait faire pour le bien des enfants. Mais le travailleur, pour la sauvegarde de ses intérêts, y fait obstruction.

Si on nous donne les moyens du changement, nous sommes d'accord pour toutes les révolutions, protestent les profs. Il est vrai que pour réaliser les ambitions du rapport Lüdi il faut mettre en route, séance tenante, une offensive massive sur le front de la formation des enseignants. Mais cela ne se fera pas non plus sans des échanges intensifs, sans remises en question, sans beaucoup de souplesse et d'inventivité. Sans toutes ces qualités, en somme, qu'un bon prof exige de ses élèves.

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