Opinion

Ce n’est pas les hommes qu’on attaque, mais un système

OPINION. En réponse à la tribune «Des femmes libèrent une autre parole» parue dans «Le Monde» du 10 janvier, Arthur Brügger estime que l’enjeu du débat est de mettre un terme aux violences sexuelles. Ni plus ni moins

Comme beaucoup d’autres hommes, je suis resté silencieux. Pas parce que je ne me sentais pas concerné, mais parce que je ne pouvais m’empêcher de me poser cette question, délicate, doublée d’un vrai malaise: que faire après ce moment important quand on est un homme? Et j’ajouterais, pour être précis d’emblée sur mon identité: un homme cisgenre hétérosexuel – à ce titre, que je le veuille ou non, du côté des oppresseurs. En ce sens, quoi de plus irritant pour les principales concernées que de voir des hommes à la base du problème se mettre eux-mêmes en avant pour le dénoncer?

Pourtant, si ce sont les femmes qui en sont très majoritairement victimes, la lutte pour la fin des violences sexuelles et du harcèlement doit être entreprise collectivement. C’est un vaste problème de société, et c’est bien cela qui est au centre, au-delà de nos petites vexations et de nos malaises individuels face à ce qu’on aurait tort de réduire à une «polémique» (au vu des souffrances en jeu des personnes concernées). La remise en question – individuelle et collective – est tout simplement bénéfique et nécessaire.

Lutte entre deux camps

Or, ce n’est pas les hommes qu’on attaque, mais un système, et il serait temps de le comprendre. Il n’y a pas de débat à avoir pour savoir si tous les hommes sont des porcs ou pas, pour savoir si la parole des unes et des uns est légitime. Ce n’est pas une question de divergence de sensibilité – ne rentrons pas dans le jeu de celles ou ceux qui font dévier le débat pour liquider le véritable enjeu. L’enjeu, c’est que les violences cessent. L’enjeu, c’est une lutte à mener ensemble, une lutte où deux camps s’opposent: celles et ceux qui se sentent parfaitement bien avec le système de domination masculine actuellement en place; et celles et ceux qui veulent la fin du patriarcat et qui mettent tout en œuvre pour y parvenir.

Ce n’est pas une question de divergence de sensibilité. L’enjeu, c’est que les violences cessent

Au bout du compte, et lorsqu’on a choisi son camp, il reste me semble-t-il une seule attitude viable: soutenir et accompagner la lutte. Soyons des alliés de la cause féministe. Assumons de le dire: nous sommes féministes. A propos du harcèlement et de tous les témoignages, il nous faut dire: oui, nous avons entendu, et oui, nous aussi voulons que ça change. Ne pas se cacher derrière des prétextes, ni détourner le problème vers de faux débats. Et ne pas faire les étonné-e-s face à l’ampleur du phénomène. Car prétendre qu’on ne savait pas relève purement de la mauvaise foi. C’est précisément ce que tous ces témoignages auront permis: on ne peut plus faire semblant, désormais. On ne peut plus se cacher derrière l’argument fallacieux des «cas isolés». Ce que des chercheuses et chercheurs en sciences sociales ont déjà prouvé et établi depuis un demi-siècle est désormais étalé sur la place publique. Et c’est bien cela qui s’est joué dans le mouvement #MoiAussi et #BalanceTonPorc: non pas la libération de la parole des femmes (elles n’avaient pas attendu l’automne 2017 pour parler et dénoncer!) mais bien plutôt le fait qu’enfin leur discours ait pu être audible – qu’on ait enfin commencé à relayer leur parole, et à la prendre au sérieux.

Renoncer aux privilèges de l’homme

Comme le relève très justement Ségolène Roy sur son blog (hébergé par Mediapart.fr), «les dominations ne sont pas que l’affaire des personnes qui les subissent (même si elles sont concernées en premier lieu et qu’elles en connaissent mieux les effets), mais bien également celle des personnes qui en bénéficient». En d’autres termes, c’est un combat qui nous concerne tou-te-s. Un combat pour la justice sociale et l’égalité. Un combat qui demande qu’on renonce enfin à des privilèges, nous les hommes, qui nous ont été livrés injustement en héritage. On a le devoir de l’avouer et d’assumer. On a la liberté de dire non. La liberté de rendre. La liberté de remettre en cause nos réflexes et nos attitudes. Et une fois qu’on a dit ça, on saisit qu’on a intérêt dans notre position à faire preuve de beaucoup de modestie et d’écoute pour comprendre ce qui se joue de violent et de quotidien dans les rapports de domination aujourd’hui.

Enfin, on a le devoir d’apprendre à écouter les victimes plutôt que de les montrer du doigt. Et la liberté de laisser pour une fois et pour longtemps la parole aux femmes.

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