Société

A Neuchâtel, une agression homophobe à l’épreuve des réseaux

Deux amis racontent avoir été victimes d’une agression homophobe. Publiée sur Facebook, leur histoire suscite un torrent de réactions. Des messages de solidarité, mais aussi des soupçons voire des accusations

«Les Suisses se mobilisent contre les agressions subies par les homosexuels. Ils choisissent la dénonciation publique sur les réseaux sociaux pour provoquer un sursaut.» Mardi soir, Darius Rochebin lance un reportage sur une agression à caractère homophobe à Neuchâtel. Les téléspectateurs découvrent alors les visages de deux amis qui ont été roués de coups dimanche vers 3h du matin.

Avant d’atterrir dans le téléjournal, ce témoignage fort a fait le tour des réseaux sociaux. Sylvain et Matthis ont décidé de raconter leur version des faits dans un long message publié sur Facebook. Ce soir-là, les deux étudiants de la Haute Ecole de musique de Genève voulaient fêter la fin de leurs examens sur la terrasse de l’Hôtel Beaulac. Une sortie perturbée par un petit groupe d’amis qui célébraient visiblement un mariage. Deux individus décident alors de s’en prendre à eux en raison de leur orientation sexuelle. Leur récit commence d’ailleurs par cette menace qui interpelle: «On va te faire courir, sale pédé!» Pour les deux étudiants, le motif de l’agression ne fait aucun doute. «Nous sommes en 2018 et nous avons pourtant dû affronter la même horreur qu’un nombre incalculable d’homosexuels depuis la nuit des temps», indique leur message, qui est accompagné d’images de leurs blessures et de constatations médicales. Dents cassées, os du crâne fendu, perte de connaissance, leur mésaventure s’est révélée particulièrement traumatisante.

Récit mis en doute

Partagée déjà près de 2500 fois sur Facebook en quarante-huit heures, la publication suscite de nombreuses réactions. Des centaines d’internautes expriment leur solidarité et condamnent le caractère homophobe de l’agression. «Merci de témoigner. Parce qu’on n’ose même pas imaginer que de tels actes puissent se produire en Suisse», peut-on lire dans les commentaires. Contacté par Le Temps, Matthis salue ce large soutien: «On est surpris en tant qu’auteurs du message, mais cela n’est pas si étonnant, étant donné la puissance de Facebook. Un problème comme l’homophobie fait vite réagir les membres du réseau social.»

Malgré la gravité des faits présentés, certains remettent en cause leur récit. Est-ce vraiment une agression homophobe? Ne s’agirait-il pas d’une simple bagarre entre des jeunes éméchés? Certains vont même jusqu’à affirmer qu’ils ont vu les deux amis frapper leurs agresseurs présumés. Matthis balaie ces accusations: «On s’attendait à ce que notre version des faits soit contestée, mais c’est assez dur de se faire traiter de menteurs. Des gens disent qu’ils nous ont vus donner des coups alors qu’on était à terre.»

«Circonstances floues»

Dans la presse romande, on évoque des «circonstances floues». Une prudence justifiée par les éléments obtenus par la police. L’intervention des forces de l’ordre a duré plus d’une heure afin de recueillir des témoignages, déterminer le déroulement des faits et prendre en charge les deux blessés. «Il s’agit pour l’instant d’une discussion qui a mal tourné. Le caractère homophobe de la bagarre n’est pas à exclure, mais seule l’enquête pourra le confirmer», indique Pierre-Louis Rochaix, porte-parole de la police neuchâteloise. Il précise par ailleurs que les quatre protagonistes ont été identifiés. Les deux amis comptaient déposer plainte ce mercredi, condition essentielle pour déclencher des investigations. Des internautes s’interrogent: pourquoi avoir attendu si longtemps avant de se rendre au poste de police? Matthis et Sylvain voulaient porter plainte dès le lendemain de l’agression, mais les policiers qui ont réalisé l’intervention n’étaient pas présents pour les auditionner.

Faire avancer une «cause»

Leur témoignage suscite certains doutes. «Le cas relève-t-il d’une déferlante de violence contre deux jeunes homosexuels, ou de la récupération militante d’une banale bagarre de fin de soirée?» se demande le quotidien 20 minutes. Les deux amis ne s’en cachent pas. S’ils témoignent à visage découvert, c’est pour interpeller la population et lutter contre l’homophobie. «Une cause qui nous tient à cœur», appuie Matthis. Ils ont d’ailleurs traduit leur texte en anglais pour toucher un public plus large. En Suisse, au moins deux agressions verbales ou physiques contre la communauté LGBT+ se produisent chaque semaine, selon le rapport publié en mai dernier par la helpline LGBT+, une organisation qui vient en aide aux victimes.

Un chemin encore long

Il est toutefois difficile de mesurer l’ampleur du phénomène, tant les données sont lacunaires. «Il s’agit clairement de la pointe de l’iceberg, de la partie visible et violente du problème. Tout le monde n’ose pas parler à la presse de l’acte homophobe dont il a été victime», indique le conseiller national Mathias Reynard. En 2013, le socialiste avait déposé une initiative pour inclure la lutte contre l’homophobie dans le Code pénal. La proposition est entre les mains du Conseil fédéral, qui doit rendre un avis en fin d’année. «La Suisse doit rappeler que l’homophobie n’est pas tolérable. Il ne s’agit pas d’une opinion mais d’un délit.» L’inscription dans le Code pénal permettrait par ailleurs de recenser les actes homophobes. Le manque de données participe à la passivité des pouvoirs publics, selon le Valaisan.

Il est rejoint par de nombreux anonymes. Sous la publication des deux amis, une internaute juge le chemin encore long pour que la population accepte les différences. Avant de conclure: «Faudra-t-il un drame pour que notre pays adopte une loi sans faille?»

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