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Neuro-pédagogie

Les polémiques sur les méthodes pédagogiques s’arrêteront-elles un jour? Difficile de l’envisager, tant l’éducation a toujours été la cible privilégiée des convoitises, idéologies et fantasmes en tout genre. Dans son histoire, ce domaine a entendu toutes sortes de proclamations définitives, mais les dernières s’attachent aux «recherches sur le cerveau», qui légitimeraient ou disqualifieraient telle ou telle approche pédagogique. Alors, la pédagogie est-elle soluble dans les neurosciences? A priori, l’idée n’a rien de fantaisiste. Puisque chaque apprentissage passe par le cerveau, et que cet organe n’est pas le même chez l’enfant, l’adolescent ou l’adulte, on comprend que la recherche neuroscientifique puisse avoir son mot à dire en matière d’éducation. Hélas, dans les faits, on assiste surtout à une dérive proche de l’imposture…

Dans un pamphlet rafraîchissant, Normand Baillargeon, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal, dresse le panorama de ce qu’il appelle les Légendes pédagogiques (Ed. Poètes de brousse, 2013). Sous-titré L’autodéfense intellectuelle en éducation, son livre dénonce ces «nouveaux avatars du savoir» et démonte nombre de mythes se revendiquant des neurosciences et des sciences cognitives: les soi-disant bienfaits de la musique classique sur le développement cérébral, l’idée que nous n’utiliserions que 10% de notre cerveau, le mythe que l’hémisphère droit serait créatif et le gauche analytique, l’obsession de bombarder l’enfant de stimulations sensorielles, la croyance qu’on pourrait indéfiniment muscler le cerveau grâce à la plasticité, etc.

Non seulement ces idées très répandues chez les éducateurs sont fausses, mais les pédagogues semblent imperméables aux véritables résultats des recherches, qui eux disqualifient les idées simplistes du genre «il faut apprendre à apprendre», «l’enfant doit découvrir par lui-même», ou même le fameux «mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine», clichés qui ne résistent pas à l’analyse serrée de Baillargeon. L’auteur s’en prend également à la «lecture globale», aux «styles d’apprentissages», aux «intelligences multiples» et aux promesses davantage marchandes qu’éducatives des nouvelles technologies.

On le voit, en matière d’éducation, les neurosciences et le cerveau ont bon dos. Certes, les chercheurs sont encore loin de fournir les réponses définitives qui guideraient le petit Dylan ou la petite Maëlys sur le chemin de la réussite. Mais le temps que les milieux pédagogiques se mettent au diapason des recherches et abandonnent leurs légendes, ce sont surtout les incohérences et les polémiques qui ont un avenir tout tracé à l’école.

* Neuroscientifique à l’Université de Fribourg

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