Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez toutes les contributions.

Alors que la plupart des plus grandes économies du monde et de nombreuses entreprises de premier plan ont annoncé leur intention de réduire leurs émissions de carbone et d’atteindre zéro émission nette d’ici à 2050, il reste beaucoup à faire pour traduire ces objectifs ambitieux dans la réalité.

Pour une jeune fille d’une ville africaine, ou de l’Afrique en général, où quelque 600 millions de personnes vivent encore sans électricité, l’accès à toute source d’énergie sera prioritaire, que cette source soit verte ou non. De plus, comme les 17% de la population mondiale que compte le continent produisent actuellement moins de 4% des émissions mondiales, les objectifs de «réduction du carbone» sont peu pertinents, la plupart des nations africaines se concentrant plutôt sur la création d’emplois et la croissance économique.

L’Afrique peut améliorer l’accès à l’énergie, créer des emplois et maintenir ses émissions de carbone à un faible niveau. Une analyse récente entreprise par la Commission économique pour l’Afrique sur la base d’études de cas nationales réalisées avec l’Université d’Oxford et Vivid Economics a montré que la création d’emplois et de valeur ajoutée est bien plus importante lorsqu’une voie d’investissement à faible émission de carbone est adoptée.

Un cadre en cours d'établissement

En Afrique du Sud, les investissements verts axés sur les énergies renouvelables, les solutions de transport durables et la réhabilitation de la nature pourraient générer 250% d’emplois supplémentaires et 420% de valeur ajoutée dans l’économie par rapport aux investissements traditionnels dans les énergies fossiles. En République démocratique du Congo, les estimations sont de 130% pour les emplois et 280% pour la valeur ajoutée pour les investissements visant à raccorder la population au réseau électrique par des énergies renouvelables, les solutions fondées sur la nature dans le domaine de l’agroforesterie et l’amélioration des transports urbains.

Un plan de relance post-covid, s’il s’articule autour d’objectifs de durabilité, permet d’obtenir plus de croissance, pour plus et plus vite. L’Afrique met aujourd’hui en place le cadre politique adéquat au niveau continental, régional et national pour tirer parti de cette nouvelle réalité. Les Objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030 des Nations unies pour le développement durable et les objectifs de l’Agenda 2063 du continent constituent un bon point d’ancrage pour tous ses plans.

Le déficit de financement des infrastructures électriques en Afrique est estimé entre 40 et 45 milliards de dollars par an et devrait s’accroître avec l’urbanisation rapide. Les finances publiques sont déjà limitées par une récession économique induite par le covid. Il faudra donc mobiliser des fonds privés, en utilisant des instruments de financement et des incitations innovants. Ce financement privé devra miser gros sur les énergies renouvelables, étant donné le potentiel d’énergie propre en Afrique, estimé à 1475 GW, soit près de dix fois la production totale d’électricité actuelle. Pour atteindre les ODD en matière d’énergie, l’Afrique doit doubler sa capacité de production d’ici à 2030 et la multiplier par cinq d’ici à 2050.

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Energie de transition nécéssaire

Cela stimulerait un déploiement plus rapide de l’énergie solaire, éolienne et hydroélectrique à grande échelle pour permettre une plus grande électrification du continent. C’est un défi. Les investissements dans les systèmes énergétiques à faible émission de carbone en Afrique ont pris du retard. Les engagements financiers mondiaux en faveur du climat, à hauteur de 100 milliards de dollars par an, n’ont pas été respectés. Dans le même temps, le coût commercial du financement pour les pays africains reste prohibitif, avec une perception persistante du risque élevé, même si les défaillances dans le financement de projets sur le continent sont les plus faibles au niveau mondial.

Cependant, le point de départ très bas de l’Afrique et les défis du stockage de l’énergie signifient qu’une énergie de transition telle que le gaz naturel, disponible en quantité en Afrique, pourrait devoir être associée à des investissements dans l’éolien et le solaire.

L’investissement de capitaux privés dans les options d’énergie renouvelable sera essentiel: on s’attend à ce que 141 milliards de dollars entrent sur le marché africain d’ici à 2028. Pour cela, une réserve de projets bancables sera essentielle. Ces investissements doivent également être «dé-risqués» afin de les rendre plus abordables. La Facilité de liquidité et de durabilité (LSF) proposée par la CEA est un mécanisme qui vise à réduire le coût de financement de projets africains répondant à l’urgence immédiate du Covid-19 et abordant la résilience climatique, en particulier dans l’énergie. Cela peut changer la trajectoire de développement du continent en ouvrant de nouvelles possibilités d’utiliser les technologies numériques, d’étendre le développement des PME, de renforcer l’inclusion des femmes et des filles et de stimuler l’emploi.

Le fort potentiel de la compensation du carbone

Parallèlement à ces investissements énergétiques, l’Afrique dispose d’un énorme potentiel d’atténuation des émissions mondiales de gaz à effet de serre grâce à ses forêts et à ses écosystèmes de zones humides. La récente découverte de 30 milliards de tonnes de carbone supplémentaires dans les tourbières de la Cuvette centrale, dans le centre du bassin du Congo, couvrant 145 500 km², signifie que les tourbières du bassin du Congo renferment actuellement un peu plus de 90 milliards de tonnes de carbone (soit l’équivalent de trois ans d’émissions), faisant de la région l’un des écosystèmes les plus riches en carbone sur Terre.

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Les estimations de la CEA suggèrent que les compensations de carbone, tout en utilisant les prix mondiaux actuels du carbone, bien inférieurs à 5 dollars par tonne, peuvent générer près de 4 milliards de dollars par an, en augmentant l’énergie renouvelable de 22%, et en fournissant à 4,5 millions de personnes supplémentaires l’accès à une capacité de cuisson propre. Si le prix mondial du carbone est porté à au moins 50 dollars par tonne pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, on peut générer jusqu’à 30 milliards de dollars par an. Les Africain·es pourront alors éclairer leur domicile, utiliser les nouvelles technologies, faire la navette entre la maison et le travail et se sentir en sécurité.

En comblant le fossé énergétique, nous ne créerons pas seulement la prospérité sur notre continent, nous réinitialiserons aussi la dynamique du développement à l’échelle mondiale.


*Par Vera Songwe, économiste camerounaise, ancienne cadre de la Banque mondiale, secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique.

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