«Etre adhésif pour ne pas devoir être adhérent!» Ainsi pouvait-on résumer, en 1992, la stratégie de l’ancien secrétaire d’Etat Franz Blankart, qui vient de décéder, s’agissant des relations futures de la Suisse avec la Communauté européenne d’alors: «La Suisse devrait être apte à adhérer à la CE pour ne pas devoir y adhérer.» L’un de ses successeurs au Secrétariat d’Etat et aux négociations européennes, Jacques de Watteville, a justement rappelé dans Le Temps la profondeur de pensée et la justesse de l’analyse de ce brillant diplomate. Qui, sorti de la carrière, pouvait avoir la dent dure quant à la responsabilité du Conseil fédéral dans l’échec du référendum du 6 décembre 1992 sur l’Espace économique européen (EEE).

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Une communication lamentable

En 2012, vingt ans après le refus de l’adhésion, il nourrissait toujours une forte amertume à l’encontre de ses anciens ministres. Eux qui, au petit matin, à l’issue d’une nuit de négociation, avaient annoncé que l’objectif du gouvernement, après l’EEE, était l’adhésion à la Communauté européenne. «J’ai su alors que nous allions perdre la votation. A cause du Conseil fédéral. Et pas à cause de Christoph Blocher.» Une communication lamentable, ajoutait-il, en rappelant que peu après un autre conseiller fédéral, Adolf Ogi, avait qualifié l’EEE de «camp d’entraînement pour l’adhésion». Comment peut-on défendre un traité tout en le disqualifiant, s’étranglait encore Franz Blankart, deux décennies après.

Le Conseil fédéral d’aujourd’hui n’a rien retenu de l’échec de 1992

Il faut croire que l’expérience est un peigne pour les chauves, philosophait l’acteur Bernard Blier en connaisseur. Et que le Conseil fédéral d’aujourd’hui n’a rien retenu de l’échec de 1992. Lundi précisément, au moment où nous apprenions la mort de l’ancien secrétaire d’Etat, on pouvait lire dans la NZZ une interview du ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis largement consacrée à la ratification de l’accord-cadre négocié avec l’UE. «J’ai toujours dit que la Suisse ne signerait cet accord que s’il est bon pour la Suisse. Il est important pour la Suisse, mais pas vital», y précise le ministre. Cela manque singulièrement de conviction. On croit réentendre le «camp d’entraînement» de l’ancien chef des équipes nationales de ski Adolf Ogi.

Cela sent l’opportunisme

Ignazio Cassis semble prêt à rejoindre ceux qui à droite, avec son collègue de parti le sénateur Thierry Burkart, et à gauche, avec le président de l’USS Pierre-Yves Maillard, demandent au Conseil fédéral d’arrêter l’exercice avec Bruxelles. Déjà, en automne dernier, l’ancien ministre de l’Economie Johann Schneider-Ammann avait ébranlé les soutiens de la droite libérale en affirmant que la question de la souveraineté restait un obstacle insurmontable. Au PLR, au PS comme chez les Verts et au nouveau Centre, chacun attend pour sortir du bois la confirmation que les négociateurs ne ramèneront de Bruxelles que quelques précisions. Puisque l’UE refuse toute renégociation. Cela sent l’opportunisme. Comme si le refus d’obstacle ou la fuite devant les difficultés n’était pas en soi déjà un échec.

Franz Blankart aura eu raison jusqu’au bout: la cause n’est pas à rechercher chez les autres ou chez Christoph Blocher, mais chez ceux qui étaient supposés défendre le projet. La Suisse nourrit ainsi une névrose de l’échec: une absence de confiance en soi qui conduit à souhaiter inconsciemment des déconvenues afin d’éviter de se remettre en question.

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