Une des caractéristiques de la vie politique française est certainement de recourir avec profit aux processus dialectiques. Ce goût pour la controverse plonge peut-être ses racines dans une longue lutte entre centre et périphéries, avivée par une tension récurrente entre Etat et individus. Quoi qu'il en soit, les institutions de la République sont marquées par un système d'alternance, où thèse et antithèse, pouvoir et opposition, majorité et minorité livrent une bataille dont l'issue génère le mouvement dont la société a besoin. Cette dynamique fait que la France progresse souvent de façon spastique, par ruptures successives. Mais elle lui donne aussi sa remarquable capacité à s'affronter pour, au lendemain de la dispute, rebondir vers de nouveaux horizons.

Or, cette aptitude, qui contribue à la vitalité de la France, pourrait bien devenir un handicap dans l'actuelle campagne référendaire sur la Constitution européenne. En effet, la décision qui doit être prise par les citoyens ne s'inscrit pas dans un contexte d'alternance, mais bien dans une recherche de concordance à l'échelon européen. Le traité soumis aux voix est le fruit d'un vaste consensus durement négocié entre les membres de l'Union. Sur chaque thème, il trace la limite, obligatoirement frustrante, à laquelle chaque Etat a finalement dû restreindre ses ambitions pour parvenir à un dispositif commun. Le scrutin ne consiste donc pas à opposer un type de Constitution à un autre, mais à se demander si le pas que représente le traité peut être franchi.

Dans un tel mécanisme, le rebond est exclu. Par nature, le consensus tente de rassembler toutes les positions dans un même accord. Il contient des postulats de toutes les tendances et lie tous les partenaires. C'est sa force. Mais cet aspect intégrateur tend à clore le débat. Dans la mesure où tous ont pris place à la table de négociation, il n'y a pas de recours. Dans la mesure où tout a été posé sur la table, il n'y a pas de contre-projet. Par conséquent, le non au résultat d'un consensus détricote l'affaire sans offrir d'alternative. On se retrouve tout nu.

Les urnes sont impitoyables: au soir du scrutin, elles expulsent l'argumentation au profit de l'arithmétique. Le rejet d'un contrat multilatéral donne gagnants ceux qui récusent la démarche, tandis que ceux qui croyaient l'infléchir disparaissent. Le consensus offre de nombreuses solutions créatives durant son élaboration, mais sa validation par les instances décisionnelles s'apparente à une forme de ratification. Soit on fait le saut préparé, soit on ne fait rien, sans pouvoir revendiquer une nouvelle tentative. On a pu choisir avant une décision qui, elle, n'offre que peu de choix. Au mieux, on se retrouve figé sur le statu quo, qu'il n'est plus possible d'amender avant longtemps. Au pire, on glisse des années en arrière, dans une situation encore moins favorable. On ne peut répéter le pas que le peuple vient de refuser. Encore moins espérer une plus grande enjambée. Il reste à contourner l'obstacle, se contenter de palliatifs boiteux, tricher avec les vrais enjeux. Commence alors, désespérant et incertain, le temps sans limite du temps perdu.

Pour toutes ces raisons, il n'existe pas de «non constructif» à la Constitution européenne. Un rejet du traité ne peut déboucher sur un meilleur traité, non parce que le climat politique l'exclue forcément, mais parce que le mécanisme dans lequel se prend la décision est de ceux qui fonctionnent sans alternative. Par conséquent, le «non de l'espoir» proposé par une partie de la gauche est une contradiction dans les termes.

A maints égards, la formation de la Suisse ressemble à la construction européenne. Au fil des siècles, elle s'est souvent effectuée par l'addition successive de consensus imparfaits entre des partenaires disparates. Peu frottés à la culture d'alternance que les Français maîtrisent, les Suisses savent par contre les ressources et les contraintes du consensus. Ils engrangent volontiers son résultat, même s'il n'est pas à la hauteur des espoirs placés dans les négociations préalables. Ils le conçoivent fréquemment comme une étape nécessaire dans un processus historique à long terme. Mais surtout, ils connaissent le prix du refus d'un accord multilatéral. En particulier, la gauche suisse sait combien l'échec de la moindre réforme devant le peuple jette aux oubliettes toute velléité d'action et disqualifie durablement tout nouveau projet du même type. Certes, l'objet refait parfois surface, mais combien d'années plus tard? Et sous quelle forme? En toute connaissance de cause, les socialistes suisses auraient beaucoup à dire à leurs camarades français sur la notion de génération perdue…

On ne peut pas demander à un mécanisme politique de produire les effets qu'il ne permet pas. Telle stratégie performante au plan des institutions nationales peut se révéler nuisible au regard des pratiques européennes. En cas de non le 29 mai, certaines conséquences sont d'ores et déjà établies: victoire et renforcement du camp nationaliste, repli sur un Traité de Nice insatisfaisant avec le danger de voir sa date de péremption prorogée, absence d'instruments institutionnels améliorant le poids et la densité politiques de l'Europe, perte de dispositions améliorant la démocratisation de l'Union, abandon de l'élan européen aux seuls pouvoirs économiques. Si le non de gauche accepte de tels risques à seule fin de dominer sa propre famille, l'opération n'est pas rentable pour la France. S'il porte au contraire l'espoir sincère d'un rebond vers une Constitution plus sociale, alors il est urgent de dissiper avec la dernière énergie pareille illusion, pour éviter que son prix soit finalement payé par ceux au nom desquels elle souhaite s'exprimer.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.