Revue de presse

Nicola Sturgeon vs Theresa May: partie d’échecs au Royaume-Uni

Divisés sur la question du Brexit, Edimbourg et Londres se regardent en chiens de faïence en croisant leurs calendriers respectifs, celui de la sortie de l’UE et celui d’un nouveau référendum sur l’indépendance du nord du royaume

Une majorité d’Ecossais s’oppose à leur indépendance, selon un sondage publié par le Times de Londres ce mercredi. La première ministre de la province du Nord et cheffe des indépendantistes écossais du Scottish National Party (SNP) au pouvoir à Edimbourg depuis 2007 compte organiser un nouveau référendum sur la question à l’approche du Brexit. Mais pour l’heure, 57% de ses concitoyens rejettent l’idée d’une séparation du Royaume-Uni. Ce sondage a été réalisé à la suite de l’annonce faite lundi par Nicola Sturgeon de son intention de demander la semaine prochaine au parlement écossais l’autorisation d’aller aux urnes à la fin de 2018 ou au début de 2019.

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L’annonce intervenait le jour même où les députés britanniques ont voté le projet de loi historique laissant les mains libres à leur gouvernement pour déclencher le Brexit, auquel la première ministre écossaise est farouchement opposée. L’Ecosse avait voté à 62% contre la sortie de l’Union européenne en juin dernier, alors que 52% des Britanniques avaient eux choisi le Brexit. La première ministre conservatrice britannique Theresa May a évidemment et immédiatement condamné ce projet, qui crée selon elle «de l’incertitude au moment où le pays doit s’unir». Et qui ne signifierait pas, en cas de oui à l’indépendance, un maintien automatique de l’Ecosse dans l’Union européenne.

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D’où une offensive massive du même Times, qui prétend que «Sturgeon tend une embuscade à May». La partie d’échecs est largement entamée entre les deux femmes, à en croire Courrier international. C’est un vrai «guet-apens», selon le journal conservateur londonien, qui en ajoute une couche dans un éditorial où il parle d'«une tactique de sabotage» de Nicola Sturgeon: elle «pourrait se retourner contre le pays dans son ensemble».

«Theresa May vs Nicola Sturgeon» est ainsi devenu le leitmotiv de la presse britannique, selon France 24 (voir ici sa revue de presse en vidéo). Mais «une seule femme pourra en ressortir victorieuse», prévient le Daily Telegraph. «It’s Brexit vs «Scexit» in UK», s’amuse même à titrer… l’Hindustan Times.

Allons-y maintenant: la réponse est toute faite

«L’idée de Sturgeon n’a aucun sens, si ce n’est jouer les trouble-fête», lit-on aussi sur le site Reaction Life. Lequel soupçonne la première ministre écossaise de vouloir attendre la fin de 2018 pour avoir le temps de rassembler le soutien nécessaire de la population écossaise: «Mme Sturgeon dit qu’il faut organiser le référendum rapidement. Alors, pourquoi ne pas le faire dès maintenant? La réponse est la suivante: les électeurs ne sont pas en faveur de l’indépendance.»

Soit nous nous battons et restons debout, soit nous mourrons à genoux.

A Glasgow, une chroniqueuse du National, pro-indépendance, salue, elle, le projet: «Si l’Ecosse n’organise pas ce référendum, écrit-elle, nos institutions deviendront caduques. Soit nous nous battons et restons debout, soit nous mourrons à genoux.» Dans le ton, on n’est pas très loin du film Braveheart! «Nicola Sturgeon a montré une nouvelle fois qu’elle est la politicienne la plus compétente d’Ecosse et qu’elle n’a pas peur d’être audacieuse», renchérit le Herald, de Glasgow également, qui concède cependant qu’elle ne possède pas «la maîtrise totale de la situation», vu les sondages. Question de calendrier, donc, encore une fois: «Il faut résoudre la question du Brexit avant que nous n’organisions un nouveau plébiscite […]. Il ne devrait avoir lieu que lorsque nous connaîtrons les résultats des négociations.»

Quant au Daily Record, basé dans la même ville mais anti-indépendance, il considère qu’on aurait sinon affaire à «un vote dans le noir». Il dénonce aussi les «promesses vagues» de la première ministre et «les perspectives économiques spéculatives déguisées en rhétorique patriotique», en l’appelant à «clarifier ses objectifs auprès des électeurs écossais ainsi que le prix que l’indépendance leur coûterait».

Un pari risqué

Pour Die Welt, que cite en français Eurotopics, le pari de Sturgeon est «risqué». Car «de nombreux Ecossais s’inquiètent de la perspective» de demeurer tout de même dans l’UE, avec un prix du pétrole qui serait «désastreux pour les caisses de l’Etat, la fin des subventions de Londres et la potentielle obligation d’introduire l’euro. C’est pourquoi certains pensent que Sturgeon ne veut pas vraiment organiser ce référendum.» Ce serait une tactique, un jeu de chat et souris consistant à menacer de «le faire pour garder le contrôle politique et contraindre May à opter pour un Brexit soft au final».

Quant à cette dernière, elle se trouve «en plein dilemme politique», aux yeux du Financial Times, puisque dans les négociations avec Bruxelles, elle décevra «soit les Ecossais, soit les opposants à l’UE». Le quotidien de la City confirme qu’elle ne pourra obtenir de Brexit dur «sans risquer la perte de l’Ecosse», pour laquelle ce serait «un grave revers» commercial, dans un contexte économique fragile. Sans compter la perception annoncée de «l’arrogance de l’Angleterre».

En revanche, «si May adopte une ligne plus clémente, elle devra soit renoncer à son droit de conclure un accord sur le commerce extérieur (afin de rester dans l’Union douanière), soit accepter la libre circulation (pour rester dans le marché unique). La première option marquerait la fin de sa vision politique. La seconde, la fin de sa carrière politique.»

La fierté nationale réveillée

Dans le détail, La Stampa de Turin précise que «si l’Ecosse ne disposait que de ses propres recettes fiscales, son déficit budgétaire grimperait à 15% du PIB. Une Ecosse indépendante devrait ainsi augmenter les impôts sur le revenu et sur les sociétés, ainsi que d’autres taxes, si elle voulait maintenir les dépenses publiques au niveau actuel. Mais […] le mécontentement suscité par la décision de Westminster […] a énervé les Ecossais. […] L’idée d’une Ecosse qui suivrait son propre chemin […] a réveillé la fierté nationale.» Elle pourrait cependant coûter très cher.


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