il était une fois

Comment Nikita Khrouchtchev a posé la bombe de Crimée

L’acte par lequel le secrétaire général du Parti communiste soviétique a ukrainisé la Crimée reste l’objet d’interprétations différentes mais qui s’accordent sur l’importance des luttes de pouvoir au sein du régime soviétique

Il était une fois

Comment Nikita Khrouchtchev a posé la bombe de Crimée

Le 28 avril 1954, le Soviet suprême de l’URSS adoptait la loi «sur le transfert de l’oblast de Crimée» de la République socialiste fédérative soviétique de Russie à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Il n’y avait pas eu de longs débats. Même si l’Ukraine s’arrondissait de 27 000 km2 et prenait en charge l’administration et le développement de la péninsule, cela ne signifiait pas grand-chose puisque les frontières internes du bloc soviétique n’avaient de valeur qu’administrative. Pourquoi, dans ces conditions, Nikita Khrouchtchev avait-il insisté pour ce transfert?

Officiellement, le rattachement de la Crimée à l’Ukraine représentait un «cadeau» pour le tricentenaire de l’alliance passée en 1654 entre les Cosaques ukrainiens et la Moscovie d’Ivan IV le Terrible au Traité de Pereïaslav. Les Cosaques, qui venaient de reconquérir Kiev sur la Pologne mais se savaient fragiles, avaient fait allégeance au tsar en échange de la promesse de leur sécurité et de leur autonomie. Or, adieu l’autonomie, en quelques années, la Moscovie installait ses quartiers à Kiev.

Les historiographies russe et ukrainienne divergent sur la nature de cette alliance. Pour les Ukrainiens, il s’agissait d’une allégeance temporaire dictée par un souci de sécurité, tandis que, pour les Russes, c’était la «réunification» de peuples «séparés» par le joug polonais et le danger ottoman.

Trois cents ans plus tard en tout cas, le Soviet suprême célébrait par le «don» de la Crimée à l’Ukraine «la confiance et l’affection sans limite du peuple russe à l’égard du peuple ukrainien, la preuve évidente des liens fraternels qui existent entre les peuples de nos pays».

La chercheuse française Emmanuelle Armandon, qui a étudié l’origine de la première crise russo-ukrainienne des années 1991-1994*, rapporte d’autres versions des faits. Ainsi, l’historien canadien Orest Subtelny voit dans le «cadeau» russe une preuve supplémentaire de la méfiance des autorités soviétiques à l’égard de l’Ukraine, toujours soupçonnée de nationalisme. En transférant une Crimée repeuplée majoritairement de Russes après la déportation des Tatars par Staline, elles cherchaient à faire contrepoids à l’importance des Ukrainiens dans la république et à renforcer son intégration dans le système soviétique.

Pour l’historien suisse de l’Université de Vienne Andreas Kappeler, le «cadeau» est à replacer dans les luttes de pouvoir qui ont suivi la mort de Staline, en mars 1953.

Nikita Khrouchtchev a réussi à éliminer Beria. Il est bien placé pour prendre la suite. Il connaît parfaitement l’Ukraine pour avoir été promu en 1938 premier secrétaire du PC ukrainien et y avoir fait régner l’ordre soviétique avec toute la confiance de Staline. Atteint comme son mentor du culte de la personnalité, il a cherché à agrandir ses terres ukrainiennes du côté de la Tchécoslovaquie et de la Pologne. Il en a été empêché. L’un de ses biographes, William Taubman, raconte qu’il manigançait aussi depuis 1944 le projet de prendre la Crimée: «L’Ukraine est en ruine mais tout le monde veut quelque chose d’elle, disait-il alors à l’un de ses collègues. Et si elle recevait la Crimée en échange?» Staline, qui nourrissait les pires soupçons contre l’Ukraine, ne pouvait pas entrer en matière.

Staline mort, les complicités que Khrouchtchev s’était assurées en Ukraine allaient lui servir pour gravir les marches du Kremlin. Tous les membres de l’appareil ukrainien qui l’avaient soutenu avaient reçu en échange des postes de responsabilité à Moscou ou des positions dans le gouvernement soviétique, comme par exemple le ministre de la Défense, Rodion Malinovski. Il allait s’appuyer sur eux pour accroître sa popularité dans l’appareil. Selon Andreas Kappeler, le transfert de la Crimée à l’Ukraine doit être interprété dans ce sens: «Il devint évident que Khrouchtchev cherchait à rallier les Ukrainiens en faisant d’eux les premiers partenaires de la gestion de «l’entreprise URSS.»

La fille et le gendre de Khrouch­tchev excluent ce genre de calcul. Selon eux, les choses étaient beaucoup plus simples: en octobre 1953, devenu depuis un mois secrétaire du Parti communiste soviétique, Khrouch­tchev aurait été frappé par l’état de délabrement de la Crimée, encore très marquée par les stigmates de la Seconde Guerre mondiale. Il aurait alors eu l’idée de confier à l’Ukraine le redressement de l’économie de la péninsule.

La postérité se venge de l’insignifiance prêtée à des calculs ou des émotions d’un moment. Lorsque l’Ukraine a proclamé son indépendance après l’effondrement de l’URSS, en 1991, la «question de Crimée» a fait brusquement irruption sur la scène internationale, provoquant une première crise majeure entre la Russie et l’Ukraine. Le parlement russe, la Douma, a qualifié l’acte de 1954 d’«illégal».

Une diplomatie préventive impliquant la Russie, l’Ukraine, la Crimée, l’ONU, l’OSCE et d’autres acteurs transnationaux a alors réussi à retenir la violence. La situation s’y prêtait: la Russie avait une guerre en Tchétchénie; il fallait dénucléariser l’Ukraine; Boris Eltsine cherchait à se faire réélire. Un accord a pu être signé en 1997 sur le partage de la flotte de la mer Noire. Sébastopol restait une base navale russe mais «en Ukraine». D’autres accords suivaient en 2010. Peine perdue. Aujourd’hui, Vladimir Poutine les dénonce. La «question de Crimée» reste entière et ses acteurs surchauffés. Où sont passés les climatiseurs?

* «La Crimée entre Russie et Ukraine, un conflit qui n’a pas eu lieu», Bruylant, 2013.

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