Le 23 septembre1993 vers minuit, le journaliste et écrivain Niklaus (Nicolas) Meienberg retourna à son appartement situé dans la banlieue industrielle de Zurich-Oerlikon. Il absorba une poignée de somnifères et un médicament contre les vomissements, avant de se coucher, la tête dans un sac en plastique. Le lendemain matin, son neveu vint lui rendre visite. Meienberg était étendu sur son lit, mort.

Ultime révolte d'un écorché vif, ce suicide laissa la Suisse orpheline de son journaliste le plus talentueux, le plus controversé. Pour ses amis – ils furent de moins en moins nombreux vers la fin de sa vie –, ce départ avait tout d'une mort annoncée. Une solitude de plus en plus pesante, d'interminables problèmes financiers liés à la condition incertaine de journaliste et écrivain libre (libre de droit?), les séquelles d'un tabassage subi en pleine rue de Zurich, un traumatisme dû à un accident de moto, la mort de sa mère: cette potion destructrice était venue à bout d'un homme plus doué pour donner des coups que pour en encaisser.

Meienberg s'était souvent plaint, vers la fin de sa vie, d'être condamné à «jouer à Meienberg», d'être confiné dans le rôle de l'éternel rebelle, du lion indomptable, invulnérable, du dur, du méchant. Dans plusieurs de ses textes, il évoquait l'existence d'un autre «je», d'un Niklaus tendre, fragile et plein de doutes. Ce Meienberg-là, ni ses lecteurs, ni ses compagnons de route, ni peut-être lui-même ne l'acceptaient pleinement. Le 23 septembre 1993, ce Meienberg caché prit définitivement le dessus. Puis ce fut le silence.

Six ans après sa mort, Meienberg est de retour, grâce à une biographie écrite par une compagne, Marianne Fehr 1. Sobrement intitulé Meienberg. (Meienberg, un point c'est tout!), ce livre exemplaire de précision et de sensibilité retrace la vie de ce grand journaliste, polémiste et – on ne le dit jamais assez – de cet authentique poète. Marianne Fehr n'est pas n'importe qui. Figure du journalisme alémanique, cofondatrice de l'hebdomadaire de gauche WoZ (Wochenzeitung) et actuellement cheffe de la rubrique société de la Weltwoche, cette femme de 45 ans a côtoyé Meienberg pendant des années. Elle n'en fait toutefois pas étalage. A l'opposé d'une autre amie de Meienberg, Aline Graf, qui a commis un livre ressemblant à une exécution posthume, Marianne Fehr ne règle pas des comptes: elle rend compte. C'est tout, et c'est beaucoup.

Contrairement à bien des auteurs alémaniques nourris au lait de la prose meienbergienne, cette biographe n'essaie pas non plus de faire «du Meienberg», c'est-à-dire d'imiter la langue extraordinairement savoureuse, tonique, tellurique, volcanique, torrentielle de Nicolas le Grand – cette «Wortgewalt» que même l'ancien conseiller fédéral Kurt Furgler, qui en a pourtant souvent fait les frais, a reconnue à son compatriote saint-gallois. La biographie de Fehr n'est meienbergienne que par la précision de l'enquête et par l'absence de complaisance. C'est le meilleur hommage qu'on ait pu rendre à l'homme.

Narrer la vie de Meienberg est une gageure. Pas tellement parce que cette vie aurait été secrète, mais au contraire, parce qu'elle ne l'a pas assez été. Car Meienberg utilisait sa trajectoire personnelle comme une carrière où il puisait sans cesse le matériel de ses reportages et poésies. Son père, ses amis et ses ennemis, et surtout sa mère et ses amantes sont des personnages archiconnus des lecteurs de Meienberg.

L'enfance à Saint-Gall, les années d'internat à Disentis, la vie d'étudiant à Fribourg et Paris ont toutes fait l'objet de reportages dans lesquels Meienberg mêlait allègrement fiction et réalité. Ses textes sont autant de pistes autobiographiques faites pour conduire et éclairer le lecteur, mais aussi pour le séduire et l'égarer.

Marianne Fehr, avec une patience de bénédictine et sur la base de douzaine et de douzaine de témoignages oraux, nous conduit à travers ce labyrinthe. Sous son regard fin qui scrute, mais qui ne perce pas, apparaît un Meienberg si ce n'est inconnu, du moins méconnu.

Cinquième enfant d'une famille qui en comptera six, Niklaus naît en août 1940 au milieu d'un cataclysme, au lendemain de la défaite de la France face à l'Allemagne nazie. Son milieu est tout ce qu'il y a de plus «classe moyenne», même si Meienberg aura plus tard tendance à «prolétariser» ses origines. Son père est réviseur à la Centrale des banques Raiffeisen, sa mère femme au foyer. Mariea Meienberg est pourtant une très forte tête qui n'hésite pas à donner son avis, fut-ce à un prêtre ou plus tard à son fils. De plus, cette femme tutélaire – que Niklaus appellera, avec un mélange de tendresse et d'effroi, «alma mater sangallensis» – écrit de merveilleuses lettres où les points d'exclamation et les alémanismes abondent: Niklaus a de qui tenir.

Les Meienberg sont trempés de ce catholicisme typiquement «ostschweizerisch» qui est aussi calviniste que le calvinisme et plus puritain que le puritanisme. Chez les catholiques de Saint-Gall, ville marquée par le Kulturkampf et l'industrie du textile, le sens du devoir et du sacrifice, le respect des hiérarchies politiques et religieuses, le refus de la sexualité et de la frivolité sont de rigueur – et quelle rigueur!

Même si Niklaus s'acharnera toute sa vie à exorciser les démons de son éducation catholique, il en est profondément marqué. A l'internat, il lui arrive de réprimander un camarade qui ne prie pas avec une ferveur suffisante. D'ailleurs, il est affublé du sobriquet «Christkindli» (enfant Jésus), pas seulement à cause de ses cheveux bouclés.

Niklaus semble avoir passé pour un adolescent un peu bizarre, exalté, farouchement indépendant, rebelle, mais pas trop. Ce n'est qu'à l'université que le côté révolté et frondeur du personnage éclate au grand jour. Etudiant en histoire à Fribourg, le jeune Niklaus s'inscrit dans une organisation appelée Les Amis suisses de l'Angola, qui soutient le mouvement indépendantiste (anti-portugais) de Holger Roberto, organisation animée entre autres par Hans W. Kopp, le futur époux de la conseillère fédérale. A la recherche de respectabilité, le jeune Niklaus devient même président de la section locale et engage une copine comme secrétaire. A son père qui désire le rencontrer, il fait répondre par sa secrétaire que «Monsieur le président est surchargé».

A Fribourg, l'ancien élève des bénédictins de Disentis devient également membre d'un mouvement religieux fondé par le jésuite théologien (et futur cardinal) Hans-Urs von Balthasar. Bientôt, il dirige la section locale. Meienberg est pourtant un président peu orthodoxe. Lors d'une retraite réservée normalement aux membres (mâles) du mouvement, il invite, outre sa copine, quelques jolies femmes, ainsi que des étudiants africains et musulmans. Autant dire que Meienberg ne reste pas longtemps président.

Après les années fribourgeoises, Meienberg hante les couloirs de l'Université de Zurich, tout en travaillant comme chauffeur privé pour un riche homme d'affaires. Comme il n'hésite pas à faire des tours en France avec la voiture de son employeur, le job est de courte durée.

Meienberg devient peu à peu Meienberg. Il s'expatrie à Paris et commence à travailler comme journaliste, pour la Ostschweiz, la Weltwoche, puis le Tages-Anzeiger-Magazin. Il couvre les débuts de Mai 68, les années Pompidou et la montée de Mitterrand. Ses reportages font fureur et lui assurent un début de célébrité.

Mais, dans le milieu des années 70, le vent de la révolte retombe: les années de plomb commencent à Zurich. Meienberg est frappé par l'éditeur du Tages-Anzeiger d'une interdiction de publication, après avoir «consacré» un reportage vitriolé aux 70 ans du prince Joseph II du Liechtenstein.

Meienberg continue néanmoins à mener la vie incertaine de journaliste libre. Certes, ses reportages commencent à bien se vendre – même les médias conformistes se paient parfois un frisson en ouvrant leurs colonnes à l'enfant terrible. Mais ses recherches – par exemple sur le clan Wille – et ses méthodes d'enquête parfois brutales valent à Meienberg l'inimitié d'une partie de l'establishment alémanique. La liberté d'expression se paie comptant.

A partir de 1990, l'horizon s'obscurcit. Aux difficultés matérielles s'ajoutent des déboires affectifs et des problèmes de santé. Pendant la guerre du Golfe – que Meienberg dénonce avec une virulence qui le fait traiter d'antisémite par la Jüdische Rundschau –, le rebelle entre dans une profonde crise existentielle. Trois ans plus tard, c'est le suicide. Ce personnage flamboyant et flambant s'est trop vite consumé.

De cette vie mouvementée, Marianne Fehr parle avec une grande sensibilité, dépourvue de sentimentalisme. Sans porter des jugements, elle éclaire les différents aspects du personnage: le baroque, le rabelaisien, le vulnérable, l'inadapté, le criseux. Ce livre éclaire ce qu'il y avait de mieux chez Meienberg: son humour, sa culture, son courage, sa compassion pour les humbles, sa révolte. Il cerne aussi le revers du personnage: son égocentrisme, sa brutalité parfois, son incapacité de créer des liens d'égal à égal(e).

Cette biographie de 560 pages a aussi des limites. Les connexions romandes de Meienberg sont à peine évoquées. Pourtant, ce grand amoureux de la francophonie avait en Suisse romande de nombreux amis. Faut-il rappeler que, grâce aux Editions Zoé, une bonne partie de l'œuvre de Meienberg est également accessible en français? 2.

Une autre limite: Marianne Fehr parle peu de l'œuvre meienbergienne, de ses qualités, de son rayonnement, de ses défauts. Certains le lui ont reproché. A tort, me semble-t-il. Car «l'analyse» de l'œuvre n'est pas le propos de la biographe. Ce livre-là reste à écrire.

Que «vaut» l'œuvre de Meienberg? Ebauchons une réponse, toute personnelle. Peut-être, on dira un jour de Meienberg qu'il avait été un Heine helvétique. Comme l'auteur de la Lorelei et du Deutsches Wintermärchen, il fut à la fois journaliste politique, polémiste, écrivain, poète. Comme le poète allemand qui vivait et mourut à Paris, Meienberg était à la fois un magnifique dompteur de la langue allemande et un grand admirateur de la culture française. Et, comme Heine, Meienberg cachait sous le rire et la colère une sensibilité à fleur de peau.

Comme Heine, Meienberg était un homme de gauche qui se méfiait de la gauche dont il craignait le côté borné, dogmatique. Et, comme Heine, Meienberg doutait. Derrière ses prises de position et ses prises de bec perçait l'incertitude, surtout au cours des dernières années. Car le monde que Meienberg décrivait et dénonçait dans ses grands reportages était un monde certes rigide, mais aussi un monde ordré, où le haut et le bas, le pouvoir et l'impuissance étaient clairement départagés. Dans ce monde-là, le bien et le mal semblaient avoir choisi leur camp.

Or, depuis la chute du mur de Berlin et la fin du communisme, cet ordre a volé en éclats. Aujourd'hui, le pouvoir est diffus, le bien et le mal aussi. Ce nouveau monde n'est plus celui de Meienberg. C'est un monde «illisible», indicible, où il est difficile de prendre position, de s'engager et d'écrire. Cette «illisibilité» grandissante était peut-être, elle aussi, une cause du désespoir de Meienberg – et une partie de son drame. L'homme révolté a besoin d'un Dieu contre lequel se révolter. Mais Dieu se cache.

* Journaliste alémanique.

1 Marianne Fehr, «Meienberg. Lebensgeschichte des Schweizer Journalisten und Schriftstellers». Limmat-Verlag, Zurich, 1999.

2 Ouvrages de Meienberg disponibles aux Editions Zoé:

«Reportages en Suisse». «L'exécution du traître à la patrie Ernst S.», 1977.

«Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler», 1982. «Le délire général», 1988.

«Mémoires d'outre-Suisse», 1991, épuisé.

«L'exécution du traître à la patrie Ernst S.», réédition 1992, disponible aussi en poche, avec une postface de Daniel de Roulet, Zoé Poche, 1998.

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