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«No Billag»: les artistes entrent en guerre

EDITORIAL. Jamais les artistes et producteurs suisses ne s'étaient mobilisés autant pour dénoncer les effets d'une initiative. C'est qu'elle pourrait mettre à mal l'exception culturelle à la mode helvétique

Sur le pont des artistes, la tempête Evi souffle en bourrasques. Jamais peut-être le monde culturel suisse n’a été aussi mobilisé. Jamais il n’a été aussi inquiet à la perspective d’une débâcle le 4 mars dans les urnes. Sur la pétition lancée contre l’initiative «No Billag», les signatures pleuvent, de Stephan Eicher à Joseph Gorgoni, de la comédienne Natacha Koutchoumov à DJ Antoine. Ils sont plus de 5000 à s’alarmer: si la SSR devait disparaître, ce serait la fin, peut-être, d’une exception culturelle qui transforme un tout petit pays en pôle de la création européenne.

Passion corporatiste? Il serait trop simple de balayer ainsi cet appel. Comme dans nos pays voisins, le service public joue un rôle majeur dans la fabrique d’un imaginaire collectif. La SSR n’est-elle pas organiquement liée à la création, audiovisuelle en particulier? N’octroie-t-elle pas 27,5 millions chaque année au secteur, soit le tiers de son financement total? Sans son apport, le cinéma suisse n’aurait pas connu son spectaculaire renouveau dans les années 1970. Sans son engagement, des cinéastes aussi aigus qu’Ursula Meier, Jean-Stéphane Bron, Lionel Baier, n’auraient pas révélé, depuis le début des années 2000, une part de notre psyché, ni conquis les festivals internationaux.

À ce sujet: Le monde culturel face à la tempête «No Billag»

Alors d’accord, ce mariage entre SSR et créateurs de fictions donne des fruits variables, selon les saisons. Mais faut-il pour autant amputer un secteur qui repose sur trois piliers, l’Office fédéral de la culture, les fondations régionales – comme Cinéforom pour la Suisse romande – et la SSR? Ce d’autant que le service public est pour le moment le seul à pouvoir jouer cet autre rôle capital: celui de la diffusion des œuvres, offrant ainsi une visibilité à des objets qui risqueraient sinon de ne jamais rencontrer le marché.

Car l’utilité de la SSR, de la RTS en particulier, est bien là. Elle révèle et accompagne les talents d’une région objectivement minuscule. Grâce à ce savoir-faire, un festival comme le Montreux Comedy a acquis un rayonnement mondial, note son fondateur, Grégoire Furrer. Des humoristes comme Vincent Veillon et Vincent Kucholl ont fourbi leurs armes sur Couleur 3 d’abord, avant de remplir les salles. Et que dire des musiciens, mais aussi des écrivains, qui profitent largement de cette caisse de résonance, sans laquelle beaucoup de carrières n’auraient jamais décollé?

Bien compris, le service public est une culture de l’attention, d’autant plus précieuse que les opérateurs privés la pratiquent peu. Il doit être réformé, adapté aux usages d’aujourd’hui, à l’évidence. Mais s’il devait s’évaporer, c’est notre économie créative, ces mille et une entreprises qui fabriquent de la pensée, de la fiction, des formes, de la singularité, des emplois, qui en pâtirait. Ce qu’on pourrait aussi appeler le grand récit de soi. «No Billag» est une tempête: elle risque d’affaiblir pour longtemps cet incubateur de talents qu’est la Suisse.

 

Dossier
La controverse «No Billag»

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