Ma semaine suisse

«No Billag» a déjà gagné

OPINION. A quoi bon un diffuseur national indépendant, où la collectivité peut se retrouver, alors que Facebook rassemble ceux qui se ressemblent? s’interroge notre chroniqueur Yves Petignat à propos de l’initiative «No Billag»

On ne paie que ce que l’on consomme à l’instant. Le numérique nous a fait entrer dans l’ère de la consommation à l’usage. Où la possession n’est plus le seul modèle. Et où l’Etat n’est plus considéré comme le garant des libertés individuelles, mais comme une entrave à toutes les possibilités offertes. Services immatériels, musique, films, produits culturels, car sharing, Netflix, Mobility, Instagram, depuis longtemps ce style de consommation flexible, ajustée, est entré dans nos vies. Voilà pourquoi, s’ils sont loin d’avoir gagné la bataille de la redevance TV du 3 mars prochain, les initiateurs de «No Billag» ont déjà une longueur d’avance sur Doris Leuthard et les dirigeants de la SSR. Selon le slogan originel de ce quotidien, «un jour ou l’autre le temps leur donnera raison».

Il est trop tard pour le regretter. La question est de savoir s’il faut et comment maintenir un service public de radiodiffusion dans une société des individus. Qui veulent tout et si possible gratuitement.

Service public sous pression

Parce qu’il incarne non seulement une conception de la liberté et de la démocratie, mais aussi un lien social fort entre les citoyens et leur communauté, partout en Europe, le service public de radiodiffusion est l’objet de menaces ou de remises en cause, alerte un récent rapport du Commissaire européen aux Droits de l’homme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la montée des populismes, y compris en Suisse, a été accompagnée par des attaques contre les diffuseurs publics nationaux.

Lire aussi: Face à «No Billag», les cantons périphériques se mobilisent

De manière que l’on peut qualifier d’archaïque en Pologne, Roumanie, Bulgarie, où les gouvernements sont parvenus à limiter l’indépendance et la neutralité des médias pour les transformer en radios et télévisions d’Etat. De façon plus subtile en Europe de l’ouest où, au nom des restrictions budgétaires, la baisse du financement et les velléités de privatisation des chaînes publiques reviennent régulièrement. Qu’ils le veuillent ou non, les initiateurs de «No Billag» participent de ce mouvement.

Mutation numérique

Grandes consommatrices d’informations et de divertissement via les réseaux sociaux, les jeunes générations ont déjà intégré, bien avant le monde politique établi, la profonde mutation de la société numérique. Celle qui nous fait passer du statut de spectateurs ou auditeurs impliqués dans une communauté à celui de consommateurs interactifs sur un marché globalisé.

A quoi bon un diffuseur national indépendant, où la collectivité peut se retrouver, alors que Facebook rassemble ceux qui se ressemblent? En leur offrant une information en silo, adaptée à ce qu’ils sont supposés attendre. Accusé par Chamath Palihapitiya, l’un de ses anciens dirigeants, d’avoir créé des outils qui déchirent le tissu social, Facebook n’a offert qu’une médiocre défense.

Lire notre dossier: La controverse «No Billag»

Pourtant le numérique est d’abord conçu comme un outil rassembleur. Cela peut être un formidable levier de mobilisation démocratique. Que l’on songe à l’impact, via les réseaux sociaux, du mouvement Opération Libero dans les votations contre «le renvoi effectif des étrangers criminels» ou pour la naturalisation facilitée de la 3e génération.

Même si l’initiative «No Billag» échoue le 3 mars, il restera aux dirigeants de la SSR un impossible défi: remplir le mandat que leur confie l’article 93 de la Constitution, soit la libre formation de l’opinion et la «prise en compte des particularités du pays», dans une société toujours plus déconnectée de l’idée même de service public.

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