Prix

Le Nobel sans Bob Dylan mais avec Patti Smith, submergée d’émotion

Le lauréat du Prix Nobel de littérature était absent samedi soir à Stockholm mais son amie, icône de la culture punk, l’a représenté devant un parterre prestigieux et enthousiaste

C’est un moment rare, et la vidéo qui en témoigne a été une des plus consultées ce week-end: Patti Smith devant un public que l’on n’aurait jamais imaginé venu l’applaudir, un parterre de robes de soirée et de cravates blanches, de diadèmes et de queues-de-pie. Elle, icône de la culture punk, en chemise boutonnée jusqu’au col, les cheveux gris et libres, chantant «A Hard Rain’s a-Gonna Fall» de Bob Dylan. C’était samedi, au Stockholm Concert Hall, lors de la Cérémonie de remise des Prix Nobel.

Au second couplet de la chanson, envahie par le trac, l’interprète de «Because the Night» a été contrainte de s’interrompre. «Je suis désolée, je suis tellement nerveuse», a-t-elle déclaré avant de reprendre, les yeux fermés, les mains en prière, comme un prêtresse-iguane. A-t-elle vu alors que le roi Carl XVI Gustaf et la reine Silvia l’ont encouragée en l’applaudissant? Une image troublante, comme si une aristocratie en saluait une autre. Sur Twitter, plus sévère que la prestigieuse Académie, les réactions ont été mitigées: les uns ont salué l’extrême intensité de cette séquence, les autres le massacre d’une des plus belles chansons de Bob Dylan.

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La famille royale et l’icône de la culture punk sur la même image, c’est cela qu’on retiendra, comme si en attribuant le Nobel de la littérature à un troubadour, l’Académie avait compris que la figure de l’écrivain, jadis porteur de l’art le plus noble, n’avait plus aujourd’hui les moyens de son ambition, son statut de mandarin le condamnant à la répétition. L’Académie aurait-elle anticipé cette méfiance des élites devenue un leitmotiv depuis quelques mois?

Bonjour tout le monde

Bob Dylan avait annoncé que pour des raisons personnelles, il ne se rendrait pas à la cérémonie de remise de prix des Nobel. Il n’est pas le seul à l’avoir boudée, mais il est probablement le premier à avoir attendu si longtemps avant de réagir, le seul aussi à envoyer une lettre de remerciements qui commence par «Bonjour tout le monde», le seul encore dont le prix a suscité autant d’enthousiasme que de désapprobation. Après avoir souligné sa joie de voir son nom rejoindre ceux des lauréats précédents tels Rudyard Kipling, Albert Camus ou Hemingway, le chanteur s’est dit très surpris d’appartenir à cette même famille. «Pas une fois je n’ai eu le temps de me demander: est-ce que mes chansons sont de la littérature?» a-t-il écrit.

A l’image de Shakespeare

Certains internautes ont toutefois jugé étrange, voire immodeste, qu’il se compare à Shakespeare. Non pas le monument de la littérature qu’il est devenu, mais le dramaturge qu’il était, l’artisan dont les mots étaient «destinés pour la scène. Destinés à être dits, et non lus». Un auteur qui avait d’abord en tête des questions terre à terre: trouver une salle, le bon acteur pour le bon rôle, résoudre les problèmes avec ses mécènes, modifier son texte en fonction des réactions du public. Au fond, les mêmes préoccupations que le conteur musicien.

A Stockholm en avril

Dylan, lauréat du Nobel de littérature 2016: prix bradé ou prix régénéré? Pour le professeur Horace Engdahl qui a prononcé le discours justifiant la sélection de l’Académie suédoise, aucun doute possible: c’est le choix de la modernité. «Comment se produisent les grands tournants dans l’histoire de la littérature? Souvent, ils se produisent quand quelqu’un se saisit d’une forme simple et méprisée, disqualifiée en tant qu’art au sens noble du terme, et la fait muter.»

Si Bob Dylan veut toucher les 850 000 euros qui accompagnent son prix, il devra se rendre en Suède pour y livrer son discours officiel, avant le 1er juin. On sait qu’il vient d’ajouter deux dates à sa tournée mondiale: deux concerts les 1er et 2 avril, à Stockholm.

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