En bateau

Ce Noir n’était pas tout blanc

Normalement, on ne dit pas de mal des morts. Alors je n’ai pas manqué de m’arrêter, puis de lire, la seule nécrologie critique de Rubin «Hurricane» Carter, parue sur le site The Daily Beast. Parce qu’elle était dissonante dans le paysage médiatique pascal.

Rubin Carter est le héros de la chanson de Bob Dylan, Hurricane (ce monument de la chanson contestataire, huit minutes trente-trois d’un génial plaidoyer nasillard sur une orchestration parfaitement bancale, mais un monument tout de même, car Bob le magistral pouvait tout se permettre, alors je vous le dis, courez vite chez votre disquaire acheter l’excellent LP Desire, sorti en 1976, c’est l’un de mes disques préférés).

L’homme a aussi été incarné en 1999 par Denzel Washington, dans un film, disons, médiocre, de Norman Jewison, The Hurricane, qui contribua grandement à sa célébrité, mais fit considérablement de tort à la vérité historique, semble-t-il, tant le scénario était romancé.

Rubin «Hurricane» Carter, un homme dont le destin a été digéré par la pop culture, est mort dimanche, à 76 ans, d’un cancer de la prostate. Il était ce boxeur poids moyen qui «aurait pu être champion du monde» (selon Bob Dylan, et cela n’engage que lui) s’il n’avait pas été emprisonné à tort pour un triple meurtre qu’il n’avait pas commis.

Sa tragédie est celle d’un Noir dans l’Amérique des WASP, c’était les années 60, on portait des cols pelle à tarte, les ghettos étaient en feu. Dans ce contexte crispé par les émeutes raciales, trois Blancs sont abattus, une nuit d’été, dans un bar de Paterson, New Jersey. Quelques heures plus tôt, ailleurs dans la ville, un tenancier de bar noir avait été tué lui aussi, par un Blanc, et la police élabore alors la thèse, pour le second homicide, d’un acte de vengeance raciste. Rubin Carter était de sortie cette nuit-là, et c’était bien son tort. Etoile montante de la boxe, il avait publiquement affiché ses sympathies pour le «Black Power», et présentait malheureusement un casier judiciaire déjà bien chargé. La police obtiendra de deux petits délinquants (blancs) passant par là qu’ils témoignent contre Carter, moyennant exonération de leurs crimes. Le boxeur échappe à la chaise électrique, mais écopera de la prison à vie.

Il sera rejugé dix ans plus tard, après que le New York Times obtient des deux principaux témoins qu’ils avouent avoir menti. Mais l’un des deux rétractera son aveu devant le tribunal, et Carter sera à nouveau mis en prison pendant neuf autres années. Jusqu’à ce qu’enfin, son cas soit présenté à tribunal fédéral, qui identifiera un vice de forme. «Hurricane» Carter sera libéré en 1985.

Aux Etats-Unis, les vices de forme sont la meilleure manière d’obtenir la libération des victimes d’erreurs judiciaires. Le juge ne se prononce alors pas sur le fond de l’affaire. Or c’est précisément sur cela que s’appuie la nécrologie du Daily Beast, en toute mauvaise foi: Rubin Carter n’a jamais été déclaré innocent. Et l’auteur de regretter que l’opinion publique soit si endormie par le manichéisme hollywoodien, ou assourdie par les tambourins de Bob Dylan, qu’elle en oublie de voir Carter pour ce qu’il était: un homme violent et un délinquant récidiviste.

Comme si dix-neuf ans injustement de perdus en prison l’étaient un peu moins quand l’innocent n’est pas tout blanc. Et quand il est noir? Je n’ai rien contre l’idée que l’on dise du mal des morts. Mais c’est quoi, au juste, ces sous-entendus?

«Hurricane» Carter, un homme dont le destin a été digéré par la pop culture, est mort dimanche, à 76 ans

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