«La mairie informe que ce soir, à 19 heures, sera projeté le film de notre compatriote José Maria Gordillo, Le Mur des oubliés*. Ne ratez pas le rendez-vous!» A deux reprises, ce 9mai dernier, le message est lancé via les haut-parleurs accrochés au clocher de l'église. A Valle de Abdalajis, cité de 2900 habitants près de Malaga, il n'y a pas eu de cinéma depuis des lustres. Mais à l'heure dite, la salle est comble. «Ce film parle du village, de notre mémoire douloureuse. Septante ans après, Il répare une injustice», introduit le maire, solennel.

Pendant la projection, le silence n'est interrompu que par des sanglots étouffés. Au générique final, la plupart s'en vont sans mot dire, chavirés par l'émotion, étreignant furtivement le réalisateur. D'autres tiennent à faire durer le moment. Telle Pepa, la quarantaine, dont un oncle a été exécuté par les franquistes en 1940, peu après la guerre civile: «Quel moment pour moi! Il y a une blessure indélébile, celle de la perte. Mais une autre, celle de l'oubli, a été guérie.» Le week-end, deux autres projections prolongeront la catharsis. Trois cent cinquante entrées au total. Pas un seul spectateur de droite. Cette droite qui n'a toujours pas coupé le cordon ombilical avec le franquisme.

«Quand le film est projeté en France, c'est une fenêtre. Ici, bien mieux encore, c'est un miroir», dit le réalisateur, ému. Pour les gens du village où, enfant, il passait ses vacances d'été, il est «José Maria». Mais Joseph (son prénom «administratif») Gordillo, 43 ans, vient de Marly, près de Metz. Ce lieu de naissance découle d'une tragédie. Celle de son père Manuel, dont la lignée est enracinée à Valle de Abdalajis, forcé à l'exil français, avec sa femme, au milieu des années 1960. Il fuit la misère, la honte d'être un rojo (un rouge), le nom donné aux républicains, et un traumatisme l'ayant marqué au fer rouge.

C'était le 6 décembre 1946, Manuel Gordillo a alors 9 ans. La guerre civile s'est achevée, mais des résistants antifranquistes, les Maquis, donnent du fil à retordre au Caudillo. Son père, qu'il admire tant, en est un. Ce soir-là, il s'est réfugié dans la maison familiale. «Il est 22h15. Nous mangeons des pâtes. L'ambiance est joyeuse. Soudain, deux gardes civils défoncent la porte et s'emparent de mon père», raconte Manuel, au début du film, sur le lieu du crime. Peu après, l'enfant entendra les coups de feu fatals. Son père avait été dénoncé par un voisin. Son cadavre est emmené à dos de mule. Jamais il ne saura où il a été jeté.

Au cours de sa jeunesse à Marly, Joseph Gordillo ignore tout de cela. Il y a juste un tableau accroché en haut de l'escalier de la maison familiale. La photo noir et blanc d'un jeune homme en uniforme et aux lèvres minces. «C'est ton grand-père, mort à la guerre», lui répond son père Manuel. Pas un mot de plus. «Il avait emmené la peur et le silence dans ses valises. J'ai compris que j'étais fils de ce silence», dit aujourd'hui Joseph. Bien plus tard, à force d'insistance, le récit s'étoffe. En 1939, le grand-père républicain fait trois ans de prison à Malaga. Puis il prendra les armes contre Franco, au nom des idéaux de la République renversée.

«Un héros», pense son petit-fils. Mais un héros sans tombe ni épitaphe, enterré comme une bête. A la différence des victimes franquistes, objets de tous les honneurs jusqu'à la fin de la dictature, en 1975. «Cette injustice m'obsédait. Dans l'est de la France, chaque village a ses monuments pour les morts de Verdun, les vainqueurs et les vaincus. Pas en Espagne.» Joseph est un journaliste-cameraman aguerri. En 2003, l'idée d'un film-enquête prend corps. A ce moment, en Espagne, d'autres petits-fils de rouges exécutés commencent à ouvrir des charniers. Joseph fait un serment: «Un jour, grand-père, tu auras une tombe.» Sa mère est craintive, son père incrédule.

Quand, en 2004, il débarque à Valle de Abdalajis, caméra à l'épaule, le petit-fils de Francisco Gordillo Alba se heurte à un silence de plomb. «T'es complètement dingue, l'avait prévenu son ami d'enfance Pepe. Tu ne pourras rien, le sujet est tabou!» A la Maison de la culture, face à un parterre perplexe, il va droit au but: «Je cherche à savoir où gît mon grand-père. Pouvez-vous m'aider?» Peu à peu, timidement, des mains se lèvent, des langues se délient. On ne sait rien sur son grand-père, mais chacun ou presque a une histoire à raconter. Pour la première fois, ils évoquent en public un parent exécuté, leur ignorance quant à son sort, leur désir de localiser ses restes.

«Je pensais être un cas isolé. Or, partout, sous le vernis du silence, les plaies étaient purulentes, se souvient Joseph. J'ai senti que leur besoin de mémoire était plus grand que le mien. Le fils de l'histoire avait été rompu, il fallait remplir ce trou.» Ce jour-là, Francisca Romero, «Paqui», petite-fille d'un républicain fusillé, exulte. «J'avais tellement envie d'en savoir plus, mais je n'osais pas, raconte-t-elle aujourd'hui dans son salon. Au fond de moi, j'attendais que quelqu'un dévoile tout ça au grand jour. José Maria a joué ce rôle. Lui seul le pouvait, car il est d'ici et d'ailleurs à la fois.»

Le Mur des oubliés, dont le tournage se termine en 2006, brise l'interdit. Des enfants de victimes du franquisme, très âgés, se confient devant la caméra avec une photo du défunt, unique trace palpable. Le film immortalise des moments: depuis lors, sept de ces «témoins» sont décédés. En parallèle, Joseph Gordillo reconstitue le puzzle de la répression locale. Fin 1936, dix propriétaires sont tués par des anarchistes. Deux mois plus tard, en représailles, une vingtaine de gens de gauche, dont le grand-père de «Paqui», sont fusillés. Au total, 78rouges auraient été exécutés par des phalangistes locaux, et leurs corps jetés dans quatre fosses communes, à la sortie du village. Joseph Gordillo s'étonne que la plupart des jeunes ignorent tout, certains jusqu'au nom de Franco! Les conservateurs, eux, le regardent de travers, jugeant que l'enquête «rouvre inutilement des blessures».

Nostalgique du franquisme, le maire d'alors (en 2007, la gauche a gagné les municipales) fait obstruction. En cachette, Joseph accroche à un mur du cimetière une plaque en cuivre qu'il grave: «Pour ceux qui ont lutté pour la liberté.» Le lendemain, il y filme une cérémonie inédite. Les descendants, dont son père, se recueillent en silence, chacun tenant dans ses mains une fleur et le portrait de «son» disparu.

Depuis lors, l'endroit est objet de culte. Au pied de la plaque commémorative, des bouquets d'œillets sont régulièrement déposés. La nouvelle équipe municipale étant favorable à ce travail de mémoire, le fossoyeur (jusque-là mort de peur) montre aujourd'hui des crânes troués par des balles sans doute tirées à bout portant.

«Au cours de travaux de réfection, en 2002, des dizaines de cadavres étaient sortis de terre. Des excommuniés et aussi des fusillés de la guerre. Avant, on me demandait de les brûler ou les cacher», lâche-t-il. Pour les gens de droite, ce passé exhumé est nauséabond. Beaucoup refusent de parler, ou affectent d'ignorer l'existence de la plaque funéraire ou la projection du documentaire. «Quel besoin de remuer tout ce merdier?» demande Pedro Gil, 62 ans, patron du bar Gimenez.

Juan Carlos, pharmacien, dont un parent a été fusillé par des anarchistes, pense que «tout cela accentue le ressentiment entre les descendants des deux camps. Or, le sujet est dépassé». Ce langage indigne «Paqui»: «Eux ont honoré leurs morts et ont fait le deuil, pas nous. Grâce au film et aux recherches dans les archives, je sais désormais que mon grand-père a été tué en héros et qu'il n'a pas trahi son idéal. Il me fallait le savoir, pour avoir l'esprit en paix.»

Comme elle, beaucoup souhaitent l'ouverture des quatre charniers présumés pour, si possible, identifier leur parent et lui offrir une sépulture digne. Mais l'entreprise est improbable, longue et coûteuse. «Je ne me fais pas trop d'illusions, confie Manuel Gordillo. Sous la terre, tout a dû être tellement remué!» De guerre lasse, il se console: la mairie a obtenu une subvention de 6000euros (près de 10000 francs) pour ériger au cimetière une stèle en mémoire des «disparus». «Symboliquement, ce sera l'emplacement de mon père.»

Ce vendredi, dans la maison de famille située en surplomb, Manuel Gordillo dissimule mal sa nervosité. La projection du film de son fils commence dans deux petites heures. Il relate l'assassinat de son père comme si c'était hier, à fleur de peau. Evoque un «sentiment spécial pour lui», jamais extériorisé.

«Sous Franco, on nous interdisait de pleurer nos morts, nous les rouges. Pendant la cérémonie au cimetière, pour la première fois, j'ai pu prendre congé de mon père.» Soixante ans plus tard. «Il a commencé à faire son deuil, je crois», dit Joseph, alors que la projection vient de se clore. Manuel contient son émotion, mais pas sa fierté. Les restes de son père demeurent sans cercueil, mais son souvenir a été réhabilité et magnifié. D'une certaine façon, le serment posthume de son fils a été tenu.

*«Le Mur des oubliés»est encore projeté ce mercredi à 21h et vendredi 30 mai à 19h au Spoutnik (11, rue de la Coulouvrenière, à Genève). Rens.www.le-mur-des-oublies. labascule.tv/index.php

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