C’était du pur Trump: bête et méchant, mensonger mais efficace auprès de ses électeurs. Il y a quelques jours – comme le fait son secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, depuis des semaines – le président américain dénonçait en public le «virus chinois». Une photo de son discours qui va circuler sur les réseaux montre le mot corona biffé au feutre noir et remplacé par «chinese». Message aux Américains: les Etats-Unis sont victimes d’un virus made in China. La porte-parole du Ministère chinois des affaires étrangères, Hua Chunying, retweete aussitôt l’image avec ce commentaire: l’OMS recommande, depuis 2005, de ne pas associer un lieu géographique à une maladie pour éviter de stigmatiser une nation. Dans la foulée, la presse de Pékin se déchaîne contre cette discrimination.

L’OMS et les autorités chinoises ont raison. Trump est raciste et on ne devrait pas identifier une maladie infectieuse avec tout un peuple. C’est jouer aux incendiaires. Le nom de ce nouveau virus est officiellement «Coronavirus responsable du syndrome respiratoire aigu sévère 2» ou SARS-CoV-2. Et la maladie qu’il provoque s’appelle Covid-19. Point final. Et pourtant.

Le 12 février dernier (ça paraît loin...): Le coronavirus a un nouveau nom et il n’est pas terrible

Pékin brouille les pistes

Et pourtant, voilà des semaines que Pékin brouille les pistes pour associer cette maladie à d’autres pays. Il a d’abord avancé un scénario farfelu pour faire remonter l’origine du virus à l’armée américaine. C’était habile: la peste «espagnole», longtemps associée à une origine asiatique, n’aurait-elle pas été en définitive apportée dans les bagages de l’armée américaine en 1917 comme peuvent l’indiquer des recherches récentes? Pékin a ensuite formulé des hypothèses sur des souches iraniennes et italiennes du virus. La preuve? Un professeur de l’Institut de recherche pharmacologique de Milan, Giuseppe Remuzzi, évoquait il y a peu une «très étrange pneumonie» observée en Europe depuis novembre dernier. La presse chinoise a largement relayé ces propos. Moins la suite: en fait, le professeur explique qu’il ne serait pas étonné que la pneumopathie ait circulé bien plus tôt en Chine, puis hors de Chine, de façon asymptomatique.

Y aura-t-il un avocat pour intenter une «class action» contre le gouvernement chinois?

Et pourtant, en Asie de l’Est, les médias utilisent indifféremment le terme de «nouveau coronavirus» ou «virus de Wuhan» (Wuhan feiyan en chinois). C’est par exemple le cas au Japon, en Corée du Sud, à Hongkong, à Taïwan ou à Singapour. Sont-ils racistes? On ne parle pas d’un pays, la Chine, mais d’une ville, Wuhan, point de départ de l’épidémie en l’état des connaissances. Il y a donc une certaine logique. Pour ces pays qui ont déjà subi le SRAS, c’est une façon de pointer la responsabilité de Pékin. Est-ce politique? Sans doute pour certains médias anticommunistes comme à Taïwan. Mais pas uniquement.

Et pourtant, en Chine, pouvoir et médias évoquent régulièrement parmi les précédents coronavirus le MERS, apparu en 2012. MERS pour Middle East Respiratory Syndrome. Il est beaucoup plus létal mais aussi beaucoup moins contagieux que le SARS-CoV-2. N’est-ce pas une discrimination envers les pays du Proche-Orient?

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Y a-t-il un coupable?

Et pourtant, Pékin, depuis la mi-mars, a introduit cette distinction pour sa comptabilité entre cas «indigènes» et cas «importés», en insistant lourdement sur le fait que le virus, dans une deuxième vague, venait désormais de l’étranger. Aurait-il fallu parler de cas exportés pour tous les autres pays frappés après la Chine? Pékin a depuis précisé que dans 9 cas sur 10 ces «importés» sont des Chinois de retour. Alors que de sérieux doutes subsistent sur le décompte des cas en Chine du fait de la censure, il y a là un risque d’instrumentalisation.

Derrière cette bataille du nom et des origines du virus se joue une lutte qui n’est pas qu’une question d’image. A l’heure du bilan, le coût économique de cette pandémie pourrait dépasser tout ce que le monde a connu depuis la Seconde Guerre mondiale. La question des responsabilités viendra alors sur la table. Y a-t-il un coupable? Il y a une dizaine de jours, un parlementaire kényan déclarait que, «puisque le coronavirus est originaire de Chine, elle devrait effacer la dette du Kenya» (une ardoise de 6 milliards de francs). Cette semaine, le chef de la Ligue du Nord, Matteo Salvini, tweetait: «Si la Chine savait, qu’elle n’a pas dénoncé, qu’elle n’a pas protégé, elle a commis un crime contre l’humanité.» Demain, dans le pays qui pourrait être le plus durement atteint, les Etats-Unis, n’y aura-t-il pas un avocat pour intenter une class action contre le gouvernement chinois accusé d’avoir tardé à alerter le monde? Absurde? Cette guerre des noms ne fait que commencer.