Puisque vous avez du temps, me glisse-t-on dans l’oreillette, vous avez entendu les appels à la réouverture des portes, lancés par Jean Quatremer ou André Comte-Sponville dans le printemps médiatique de cette année figée. La réouverture de toutes les portes et le plus rapidement possible, pour en finir avec la récession forcée, le diktat pan-médicaliste et le sacrifice des jeunes à la santé des vieux.

Et puisque vous avez du temps, vous avez embarqué dans le débat qui s’ébroue désormais sous le soleil d’avril. Repartir à l’assaut gaillard du monde avec les frondeurs, Voltaire et Montaigne en bandoulière. Ou aplatir la courbe avec discipline, chômage, faillites et abnégation. Si vous n’avez pas encore choisi votre camp, voici de quoi vous rassurer: vous n’avez aucun choix à faire. Sans même s’en apercevoir, le journaliste et le philosophe ont fait bien mieux que de revendiquer une autre voie: ils ont décrit notre avenir.

Des fourmis dans les cuisses

Cette semaine, je suis resté hypnotisé devant les kilomètres d’embouteillage provoqués par la réouverture d’un McDonald’s en Seine-et-Marne. Des milliers de confinés lancés comme des guêpes sur un soda tiède dans la lucarne de mon téléphone. Re-mal manger, vite, à tout prix. Hier après-midi, j’ai senti les fourmis dans les cuisses des joueurs de tennis, toujours assignés sur canapé et condamnés aux compilations des dix plus belles volées, des dix plus beaux amortis, des 25 points qui ont marqué l’histoire sur le compte Instagram de l’ATP.

Et puis je vois les mines bronzées autour de moi, je perçois les envies qui reviennent, les appétits qui s’aiguisent. Je vois aussi les teints blafards, terrés, masqués et gantés. Inquiets de la sève qui monte un peu partout, malgré tout, envers et contre tout.

Le mal sera métabolisé

Sous nos latitudes pénétrées de responsabilité individuelle, habitées par la maîtrise effective du destin, le 27 avril, le 11 mai ou le 8 juin ne sont pas des dates de sortie de crise. Nous n’allons pas sortir de la crise, nous allons la normaliser, l’ingérer, la digérer, faire avec. Nos vies, que d’aucuns nomment nos économies, vont métaboliser le mal parce qu’elles ne savent rien faire d’autre. Avec pertes et profits et dans les limites des capacités hospitalières, mais avec obstination. Il y aura des morts, de la distance sociale, du gel hydroalcoolique, mais le processus est en marche.

La question n’est pas de savoir si Jean Quatremer ou André Comte-Sponville ont raison, mais quand. En Suisse, c’est imminent; en France, un peu moins. Mais nul n’est prophète en son pays.


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Le siècle des surprises

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