«Vous êtes en F4, F5, F6.» «D’accord, et c’est où les H8, H9 et H10?» Non, il ne s’agit pas d’une version Escape Game de la bataille navale, mais bien de la recherche de sa place dans les salles de cinéma Pathé de Lausanne. Depuis le 14 septembre, moment crucial dans le long fleuve tranquille de la vie d’un cinéphile vaudois, les salles Pathé ont des sièges numérotés. Enfer et damnation, aurait dit le regretté Gotlib.

Tout est parti, selon le directeur des salles Pathé, d’une enquête effectuée il y a plus de six mois auprès d’un panel d’un petit millier de personnes. La majorité a signifié la numérotation de la place comme amélioration principale de leur expérience cinéma, juste après la queue à la caisse (à un niveau personnel, cela aurait été la suppression du pop-corn, mais à chacun sa notion de confort).

2000 signatures

Fait cocasse, les 2000 signataires de la pétition lancée en octobre demandant l’arrêt de cette numérotation, plus nombreux donc que le panel, ont eu moins d’impact. Fait curieux, à partir de là, deux notions de liberté s’opposent dans l’argumentaire. Celle de pouvoir, pour les pronumérotation, choisir leur siège à l’avance et arriver «sans stresser» dans la salle. Et celle, pour les anti, d’entrer dans une salle, de décider en un coup d’œil où s’asseoir, quitte à se déplacer ultérieurement en fonction de la taille d’un voisin ou de son aptitude olympique à engloutir ses nachos.

«Alors, ce sera G3 et G4.» Dans un épisode mémorable de «Starsky & Hutch», Hutch s’emportait contre le fait d’être réduit à un numéro. Nous étions dans les années 1970. Aujourd’hui, ce qui était une alarme est devenu la norme. Nous sommes des numéros. Les mots de passe, les codes d’entrées, les sièges dans les trains ou les avions, tout est numéro.

Une jungle

Pratique? Rassurant? Sécurisant? A priori. Mais le monde reste une jungle. Une jungle où se révèlent les caractères. Il y a le rebelle, qui lutte contre l’empire du chiffre en s’installant systématiquement à une autre place que celle attribuée. Il y a l’angoissé, qui, une fois assis, redoute l’arrivée d’une personne jouant au football sur le dossier de son siège ou d’une rangée de commentateurs à ses côtés. Il y a le distrait, qui s’est assis le numéro à côté et a fait décaler toute une rangée. Il y a le propriétaire, qui défend son siège coûte que coûte, quitte à faire redéplacer toute la rangée alors que le début du film (ne comptons pas sur les génériques qui n’existent plus) se profile. La numérotation ne fait qu’exacerber les caractères et le numéro dissoudre les personnalités.

Conciliant face aux pétitionnaires, le directeur des salles Pathé définit qu’une place numérotée ne sera plus assurée une fois le film commencé. Une miette face à l’armée de pop-corn. Et lorsque la salle est pleine ou prévue comme telle, les changements de place sont impossibles à anticiper et a fortiori à effectuer.

Spontanéité et convivialité menacées

On a beau agiter son fouet, rien n’y fait, il faudra se contenter du monsieur de deux mètres devant soi, les tailles n’étant pas encore mentionnées sur le plan de salle. D’ailleurs, certains ne manquent pas de souligner l’aspect pratique du système, la possibilité de consulter le niveau d’occupation d’une salle via le site internet. A quand alors les alertes façon site de réservation d’hôtels: «Il ne reste que deux places pour ce film»? La spontanéité et la convivialité sont menacées, en voie de disparition. Partout, il faut réserver. Plus besoin de la formule de politesse «cette place est-elle libre?», le ticket à la main parle pour vous.

«B8» touché, coulé. La bataille navale continue. L’attitude des spectateurs «en bande» du samedi soir a eu raison de celle, discrète, des cinéphiles, ceux qui dépassent rarement le troisième rang pour rester immergés dans un écran éloigné de celui de la maison, pour oublier un temps la frénésie du dehors, des réseaux sociaux et le fait de n’être qu’un numéro.


Stéphanie Billeter, journaliste, est l’initiatrice de la pétition contre les places numérotées.

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