Dimanche dernier, affalée sur le siège d’un bus TPG, je regardais défiler la grisaille façon silure neurasthénique quand une affiche m’a attiré l’œil: un cliché saturé de la rivière Vltava et du pont Charles, combiné à un slogan enthousiaste: «Prague: check!»

Au bandeau orange, on reconnaît la dernière campagne EasyJet. Et elle m’a mise en colère. Non pas que je condamne l’affichage commercial: je ne trouve pas qu’il accapare l’espace public, je ris devant les croquis catastrophistes de La Mobilière et sais apprécier les bons jeux de mots quand j’en vois – même EasyJet a tenté le coup avec «Andalous-y» ou «Faites éruption en Sicile». Bel effort.

Vite et mal

Ce qui m’a désolée dans cette publicité, c’est certes son manque de créativité mais, surtout, le message grotesque qu’elle véhicule. «Prague, check!» Comprenez «Prague, c’est fait! Le week-end prochain, on part à Dublin!» Pour la compagnie aérienne, visiter une capitale équivaut donc à cocher une simple case sur une liste de tâches – avant de passer à la suivante. A voir du pays comme on ferait ses courses à la gare le dimanche: vite et mal. Une belle ineptie, quand on connaît l’impact du trafic aérien sur le réchauffement climatique…

Le message ne passe pas

Une personne qui effectue un vol de 4000 km (moins qu’un Paris-New York) est responsable du recul de 3 m2 de glace arctique en été, établissait une étude publiée en 2016 dans le journal Science. Pourtant, le message ne passe pas: mi-janvier, l’aéroport de Genève annonçait encore une hausse du nombre de passagers.

Evidemment, je ne suis pas naïve au point d’attendre d’un charter offrant des billets pour Venise moins chers qu’une pizza place Saint-Marc qu’il tente d’inverser la tendance. Mais tout comme les prix cassés d’EasyJet nécessitent des taxes drastiques, cette affiche me rappelle que c’est notre philosophie même du voyage qu’il est urgent de repenser.

Un monde à gratter

Les vacances en 2020 ne devraient plus ressembler à ces posters où l’on gratte, au fur et à mesure, les pays visités. A ces posts Instagram prouvant qu'«on a fait la Bolivie», à ces dîners où l’on se gargarise d’un prochain tour du monde parce que ça fait baroudeur hipster.

Bien sûr, l’humanité continuera de voyager, c’est une nécessité. Et je ne renierai jamais ceux qui préfèrent le Boeing au TGV. Mais le tourisme d’aujourd’hui nécessite qu’on se pose les bonnes questions: où part-on, comment, mais aussi pourquoi? Faire des choix, savoir renoncer aussi. Cette année, par conviction, j’ai décliné une invitation à un mariage au Portugal: EasyJet n’aura pas mes 41,95 fr. Pas de quoi changer la face du monde, certes. Mais ma manière à moi de le regarder en face.


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