Non merci, les femmes des pays pauvres n’ont pas besoin d’Ecopop

L’initiative Ecopop entend contenir l’immigration et obliger la Confédération à consacrer près de 250 millions de francs de l’aide publique au développement à des «mesures» de promotion de planification familiale volontaire. Mon expérience en Inde et une série d’études ont montré que des mesures isolées ciblant directement le planning familial n’ont que rarement les effets escomptés. En revanche, des approches systémiques associant la formation, la santé et la situation sociale des femmes sont de vrais gages de succès.

Nous ne devons pas prendre la croissance démographique à la légère. Cependant, il n’existe pas de solution miracle, comme Ecopop voudrait le faire croire aux électeurs. Des mesures présentées comme pertinentes et bien intentionnées telles que la distribution gratuite de brochures explicatives et de préservatifs ratent leur cible. En effet, la plupart des personnes réagissent par un rejet lorsque les autorités gouvernementales (ou même les organisations étrangères) cherchent à s’ingérer dans la planification familiale. Et c’est probablement ainsi dans le monde entier, pas seulement dans mon pays d’origine, l’Inde, où la méfiance est particulièrement grande eu égard aux stérilisations forcées de masse qui ont eu lieu au siècle dernier. Par-dessus le marché, des mesures isolées ne tiennent aucun compte des structures sociales, alors que ce sont elles qui font obstacle à une solution.

Dans l’Etat de l’Haryana au nord de l’Inde par exemple, la société est restée très patriarcale en dépit de son développement économique. Les femmes continuent de subir une forte pression pour mettre au monde des garçons. Les filles sont mariées tôt et ségréguées. Sans la moindre autonomie, elles sont perçues comme un fardeau par leurs familles. Dans un tel contexte, des programmes de planning familial volontaire restent pratiquement sans effet. Le taux de fécondité est toujours aussi élevé dans l’Haryana, malgré l’augmentation du niveau de vie, qui fait habituellement baisser le nombre de naissances.

Au niveau mondial, 1% seulement des femmes qui souhaitent recourir à la contraception échouent par manque d’accès aux contraceptifs. Ce sont les traditions familiales ou la marginalisation des femmes qui constituent les véritables obstacles à l’utilisation de contraceptifs. Aussi longtemps que la situation des femmes ne change pas, il ne sert pas à grand-chose d’installer des distributeurs de préservatifs.

Si l’initiative venait à être acceptée, les millions supplémentaires que la Confédération devrait investir dans la planification familiale volontaire ne seraient plus disponibles pour des mesures autrement plus efficaces, en particulier pour la formation des filles et des femmes. A ce propos, prenons un autre exemple indien: en 1968, le gouvernement de l’Etat du Tamil Nadu a commencé à distribuer des repas de midi gratuits à tous les écoliers. Jusque-là, les parents n’envoyaient pas leurs filles à l’école ou les en retiraient après seulement quelques années pour les faire travailler ou les marier. Grâce aux repas gratuits, de nombreuses filles sont allées à l’école, y sont restées plus longtemps, se sont mariées nettement plus tard et ont commencé leur vie de couple en étant mieux formées et plus confiantes en elles. Bon nombre d’entre elles se sont regroupées en communautés d’épargne et en réseaux d’entraide. Ensemble, elles ont réussi à se défendre contre la pression sociale leur intimant de faire autant d’enfants que nécessaire pour avoir au moins un fils. En une seule génération, le taux de fécondité moyen au Tamil Nadu a passé de 3,9 à 1,7 enfant par femme. La formation et l’autonomisation des femmes sont devenues la base de la croissance socio-économique et d’un planning familial responsable.

Des femmes qui ont accès à une formation parviennent à se défendre contre les contraintes extérieures, que ce soit en levant la voix ou en silence. Elles déterminent elles-mêmes le moment de leur mariage et le nombre d’enfants qu’elles veulent avoir. Et non parce qu’elles ont lu une brochure explicative ou reçu la pilule gratuitement, mais parce qu’elles sont conscientes des conséquences de leurs décisions. L’exemple du Tamil Nadu illustre que dans ces circonstances, les femmes font les mêmes choix que la plupart des femmes des pays industrialisés. Elles veulent déterminer elles-mêmes leur vie et avoir un, deux ou trois enfants.

Nous, les femmes des pays en développement, éprouvons un profond malaise face aux revendications de l’initiative Ecopop. Pour ses auteurs, il s’agit avant tout de la qualité de vie en Suisse, et leur exigence de planification familiale ne repose pas sur la compréhension ou l’empathie pour les femmes. Bien au contraire. Une fois de plus, on met la responsabilité des problèmes des pays riches sur le dos de femmes démunies des pays en développement, en cherchant à contrôler leur corps, cette fois par le biais de la coopération au développement, sans tenir aucun compte de leurs besoins et du contexte.

Un rapport du Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap) résume parfaitement ces préoccupations: «Une femme forcée de se marier ne peut pratiquement jamais décider si elle veut avoir des enfants, et, si oui, quand et combien. Une intervention en faveur de la contraception, que ce soit sous forme de campagne d’affichage ou de distribution de contraceptifs, n’a pas de sens [pour elle]. Ce dont nous avons besoin est une nouvelle façon de penser. […] Au lieu de considérer la fille comme un problème et le changement de son comportement comme une solution, […] [nous] devrions reconnaître que la bonne voie est celle de la recherche de justice sociale, de développement équilibré et d’autonomisation des filles.»

Diapoa Yonli, une jeune femme du Burkina Faso âgée de 19 ans, en témoigne avec ses propres mots et d’après sa propre expérience. Elle a appris le métier de couturière dans un projet de formation d’Helvetas: «J’ai arrêté l’école tôt. Mais ensuite, je me suis rendu compte que les filles qui ne vont plus à l’école sont mariées jeunes. C’est pourquoi j’ai commencé un apprentissage, et cela m’a protégée d’un mariage précoce.»

Membre de la direction d’Helvetas Swiss Intercooperation

Tant que la situation des femmes ne change pas, il ne sert pas à grand-chose d’installer des distributeurs de préservatifs

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