Cette semaine, l’Ukraine a réduit le transit du gaz russe vers l’Europe en fermant un gazoduc. Et l’Université de Duke en Caroline du Nord a, elle, ouvert un cursus pour devenir influenceur sur TikTok, si j’en crois l’agence Bloomberg. Vous ne voyez pas le rapport? Moi non plus. Et c’est précisément ça, le sujet.

Les Etats-Unis, l’Europe; le web, le gaz; l’anecdotique, le tellurique: ces deux petits événements n’ont strictement rien d’autre en commun que la concomitance. Et pourtant ils semblent avoir tous les deux mérité leur place dans les pages économiques de la gazette globale, puisque je vous en parle, moi qui ne suis ni à Durham, ni à Lougansk. Ils doivent donc bien être liés par quelque chose.

Frénésie dématérialisatrice

Ce quelque chose, le voici: notre frénésie dématérialisatrice, celle qui transforme à tour de clics et à la fascination générale des collégiennes à extensions capillaires en millionnaires sonnantes et trébuchantes, ne tient qu’à fil. Ou plutôt un flux. De gaz, ou de pétrole, qu’un bon vieux robinet laisse ou ne laisse plus passer quelque part dans un gros tuyau.

Pour le dire plus simplement, à l’heure où nous nous fantasmions collectivement et sans vraiment y réfléchir un avenir relativement affranchi des trivialités physiques du vieux monde, les voici qui remettent les pendules à l’heure, la leur. Sur et sous le plancher des vaches, c’est-à-dire très loin de nos obsessions déracinées.

La belle affaire, me direz-vous, tout le monde a bien compris depuis longtemps que l’énergie et les flux de matière ont toujours été le nerf de la guerre, de toutes les guerres. Peut-être. Mais alors pourquoi et comment avons-nous délaissé ce sujet prioritaire au profit des dossiers qui clignotent?

Jusqu’au 24 février, à 3h du matin, les réseaux sociaux, le big data, les cryptomonnaies, les NFT, la blockchain, le métavers, le cyberceci et le cybercela semblaient devenus l’horizon indépassable de l’humanité, comme du débat. Le lieu de toutes les discussions, de tous les après possibles et imaginables.

De toute urgence

Logiquement, il fallait y préparer les générations futures, de toute urgence, leur apprendre à coder, à disrupter, à monétiser pour s’en sortir, et idéalement dès le plus jeune âge. Et lesdites générations n’ont pas attendu qu’on leur fasse la leçon: à 15 ans, n’importe quel ado jongle avec les 0 et les 1, et parle couramment le HTML.

En revanche, pour dessiner le tracé d’un pipeline ou situer une raffinerie sur une carte, il n’y a plus grand monde. Si vous ne me croyez pas, arrêtez quelqu’un dans la rue et demandez-lui où la Suisse achète son gaz, comment elle fait tourner ses usines, et in fine de qui dépend son destin chauffé… Aucune idée.

Aussi terrible que cela puisse paraître, la tragédie ukrainienne aura donc peut-être une vertu: rappeler à tous ceux qui en ont besoin, puisqu’il faut bien commencer quelque part, que le mix énergétique n’est pas une playlist sur Spotify.

La précédente chronique d’Alexis Favre, c’était…

... celle-ci: Un brin de muguet dans le clafoutis?

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