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Non, je n’ai pas tué James Foley

Coprésident du PS de la ville de Bienne, député au Grand Conseil bernois et journaliste, Mohamed Hamdaoui parle au nom de cette «majorité silencieuse» des musulmans de Suisse et d’ailleurs qui, comme tout le monde, sont horrifiés par les exactions de l’Etat islamique. Dans un esprit voltairien, il dénonce les amalgames faciles et les propos haineux qui circulent sur la Toile comme dans la rue

Non, je n’ai pas tué James Foley

Depuis de très nombreuses, de trop nombreuses années, depuis les attentats du 11-Septembre, ceux de Londres et de Madrid, depuis bien avant, depuis la seconde sale guerre d’Algérie et tous ces Printemps arabes qui s’enlisent, nous autres musulmanes et musulmans de Suisse et d’ailleurs, raisonnables, attirés par la lumière et épris de liberté, majorité écrasante et donc bien trop silencieuse, quel que soit notre degré de croyance et de pratique, les miennes sont quasi nulles, nous sommes condamnés à une double peine.

Peine d’abord face aux atrocités commises par une poignée d’illuminés fanatiques. Soi-disant au nom de l’islam.

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Peine face aux minorités chrétiennes d’Orient, du Nigeria, du Cameroun et de tous les autres lieux de souffrance. Peine face à toutes celles et ceux qui, partout sur terre, refusent de céder aux épouvantables chantages de ces tortionnaires d’un autre temps. D’un autre monde.

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Mais peine aussi face à tous ces amalgames indignes. Cette nécessité permanente, cet impératif quasi quotidien de devoir nous justifier, nous faire pardonner, dire, expliquer, répéter, le hurler sur tous les toits: bien évidemment, nous condamnons de telles atrocités! Quelle épouvantable question.

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Des atrocités commises dans des pays ou des régions où nous n’avons pour la plupart jamais mis les pieds. Je n’ai pour l’heure pas eu l’occasion de séjourner en Irak ou en Syrie – mais je rêve de m’y rendre un jour. Pour y découvrir ces beautés terrestres et humaines qui enrichissent notre vie et nous font un instant oublier notre mort prochaine.

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Lorsqu’il nous arrive de lire le Coran, nous le faisons avec des lunettes du XXIe siècle et pas avec des œillères moyenâgeuses.

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Peine face à ces tribunes haineuses. Ces tweets et autres commentaires vulgaires publiés sur les réseaux qualifiés de sociaux. Ils se veulent ironiques mais sont d’un cynisme mortel. Ils nous rabaissent collectivement au mieux au rang de bêtes sanguinaires, au pire d’ennemis de la civilisation qu’il faudrait donc abattre.

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Nous ne sommes plus des individus, mais des moutons.

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Tiraillés entre ces deux peines, certains se taisent, se replient sur eux-mêmes et baissent les yeux. Ou se les cachent. D’autres au contraire exhibent fièrement et en permanence leurs différences. Jouent les victimes. Font de la provocation. Confondent la vie avec un match de football.

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Puisse cette fameuse majorité silencieuse se défaire enfin de ces réflexes. L’intégration, la vraie, passe par la vie en société. Accepter l’existence en communauté, ses règles, ses lois, ses coutumes, ses joies et ses contraintes. Et se souvenir de ce magnifique et ancestral proverbe arabe: «Celui qui côtoie un peuple quarante jours devient comme eux.»

Non. Je n’ai pas tué James Foley.

Et pour cause. J’aurais pu être James Foley.

Coprésident du PS de la ville de Bienne, député au Grand Conseil bernois et journaliste

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