Je me souviens d’une époque bruyante et chevelue où un groupe de rock local avait décidé un matin de doubler son cachet. Notoriété foudroyante? Non. Ils avaient simplement décrété vouloir «vivre de la musique». D’enfiler le costume de musiciens professionnels au réveil, pour ne le quitter qu’une fois la groupie honorée tard dans la nuit. Nul doute que le triolet sexe-drogue-décibels trimballe davantage d’atours que le combo train régional-feuille Excel-bœuf carottes à la cantine. Résultat, le groupe a plié guitares et rêves de gloire quelques mois plus tard. Sans surprise, les salles romandes n’étaient pas prêtes à débourser 2500.– pour une heure de couplets-refrains qui n’attiraient que 70 blousons en cuir (dont celui de la maman du chanteur).

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Sébastien Meier, chef de cortège

Aujourd’hui, une frange de la nouvelle génération d’auteurs romands empoigne la plume pour demander plus de considération (et d’argent) à la «micromafia» du monde du livre romand, selon les termes du chef de cortège, l’écrivain (talentueux) Sébastien Meier. Certains porte-plumes invoquent même l’instauration d’un salaire. Comprenez, une rémunération régulière découlant de l’acte d’écrire, mais également de celui de promouvoir son œuvre, notamment au Salon du livre. De faire de l’écrivain un employé à temps complet, au même titre que le banquier, le serveur ou le libraire. Peut-on vraiment leur en vouloir?

On croit que tout est possible

Nous pataugeons dans une époque où le progrès technologique couplé à la crise économique nous fait croire que tout est possible, sauf dégoter un boulot décent. Qu’il suffit de créer un site internet pour fonder une marque. De lancer un financement participatif pour cramer des burgers bios dans son food-truck. D’ouvrir sa chaîne YouTube pour inscrire «humoriste» sur LinkedIn. D’ouvrir un blog pour se réveiller journaliste. De déposer une citation sur un T-shirt pour lancer sa griffe avec Shopify. D’écrire pour être publié. D’être publié pour être rémunéré. Se désolidariser d’un système capitaliste un poil hystérique, mais tenter d’en retirer malgré tout les derniers avantages pécuniaires. Un journaliste, un nègre, un scribe, un greffier vivent de l’écriture. Un chanteur de bal, un prof de saxophone vivent de la musique. Ils ont donc un métier. Pourquoi? Ils sont contraints de s’asseoir sur pléthore de libertés intellectuelles et créatives. Enchaînés aux ordres de leur patron et aux règles tacites (contestables, peut-être, là n’est pas la question) du marché.

Ces lignes n’ont pas été rémunérées

Profitons de l’occasion pour avouer que les lignes que vous lisez actuellement n’ont pas été rémunérées. Un chroniqueur régulier reçoit, lui, un salaire, mais devra se plier à certaines règles, ne serait-ce qu’éditoriales. Le chanteur de bal n’aurait que peu de mandats s’il troquait du jour au lendemain «Cette année-là» de Claude François pour un morceau de black métal de son cru. A moins qu’il ne réunisse suffisamment de tympans avides de ses libertés musicales, il devra faire danser Monique sur «La Bamba» pour payer ses raviolis à la fin du mois. Enchaîné, lui aussi, aux goûts des patrons: les fêtards, cette fois. Joël Dicker n’aurait certainement pas de quoi s’acheter un yacht s’il publiait de la poésie bulgare du siècle dernier. La poitrine de Nabilla n’aurait pas atterri en librairie si elle avait décidé de parler du conflit syrien (quoique).

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La liberté de l’artiste a un prix. Celui de se débrouiller seul pour faire exister son cri, son œuvre, son regard sur le monde. Un écrivain n’est pas là pour noyer sa plume dans les notes de frais pour un aller-retour Lausanne-Cointrin. Si sa liberté, son intégrité, sa soif de comprendre, de raconter et de transmettre tutoie une audience suffisante pour pouvoir siroter de l’Amarone dans des bars à vin, il pourra se lever en se disant que ses efforts n’ont pas été vains.

Trouver de quoi vivre, c’est trouver de quoi écrire

Mais l’auteur, j’en suis persuadé, ne devrait jamais être nettoyé de la crasse du quotidien. Epargné par les babillages à la machine à café du bureau ou par la rigidité émotionnelle d’un conseiller ORP. Trouver de quoi vivre, c’est trouver de quoi écrire. Et c’est grâce à lui si nous pouvons rentrer le soir et digérer (un peu) mieux l’injustice ou la dureté de l’existence.

Ne faisons pas l’erreur d’engager un écrivain comme on engage un plombier. Il s’engage. Lui-même. Probablement que la culture n’est pas suffisamment soutenue par les collectivités publiques. Probablement que l’Etat devrait d’avantage se soucier du frigo de ses artistes. Voilà un débat utile et noble. Mais, de grâce, n’allons pas brader nos petites (mais indispensables) libertés au guichet défraîchi d’une «micromafia» du livre romand qui (en grande majorité) devrait tourner définitivement la page de l’édition pour imaginer vivre décemment.

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Sébastien Meier, «Adresse à la micromafia de la chaîne du livre romande»
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Fred Valet, écrivain et journaliste

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