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Non, Polanski n’a pas payé sa dette

Alice Schwarzer, rédactrice en chef du magazine allemand «Emma», déplore que le cinéaste n’ait jamais manifesté de remords envers sa victime. Elle fait aussi le procès d’un certain relativisme des années 1970

Alors que les procédures en cours aux Etats-Unis et en Suisse le menacent plus que jamais, Roman Polanski adresse donc un vibrant appel au public, dans l’espoir d’empêcher son extradition («Je ne peux plus me taire», LT du 3.05.10). Le cinéaste insiste dans son argumentation sur la prétendue ineptie, l’illégitimité d’un nouveau procès à Los Angeles. Dans cette lettre qui brise un silence de 33 ans, il n’a, de manière remarquable, pas un mot de regret.

Roman Polanski rappelle simplement, une fois de plus, que la victime elle-même ne souhaite pas le voir à nouveau rendre des comptes. Ce qui peut bien être vrai, après tout ce temps. Dans les affaires de viol, la honte atteint en général autant la victime que le coupable, et tel a bien été le cas en l’occurrence. A moins que la «compensation» à six chiffres – un on-dit qui revient fréquemment – n’ait contribué à faire évoluer la victime, âgée aujourd’hui de 46 ans, vers des sentiments plus cléments.

Cela ne représente cependant pas un argument. Contrairement à ce que semble croire Elisabeth Kopp (LT du 5.05), de manière d’ailleurs étonnante pour une ancienne ministre de la Justice, le viol n’est pas une question de procédure pénale entre deux personnes privées; il s’agit d’un crime, et par-là même d’un délit officiel, qu’un Etat doit poursuivre.

Rappelons-nous les faits: en mars 1977, le réalisateur déjà célèbre, alors âgé de 43 ans, se trouvait avec Samantha Geimer, 13 ans, dans la villa de son ami Jack Nicholson, dans le cadre d’une session photographique pour Vogue. Là, il s’était fait charmeur, et avait essayé moyennant drogues et alcool de rendre la jeune fille docile. Devant l’échec de ses tentatives – Samantha suppliant toujours de pouvoir rentrer chez elle – il avait alors violé la petite intimidée, de manière orale et anale, avant de la renvoyer en pleurs devant la porte, d’où un taxi se chargea de la ramener.

Pour cela, il risquait selon le droit américain jusqu’à 50 ans de prison. Polanski a été arrêté en novembre 1977, et a avoué son forfait. Il était libéré après 42 jours de détention préventive; le juge et les avocats s’étaient manifestement entendus sur un verdict clément pour le procès à venir.

A peine libre, le cinéaste se rendit à Munich, d’où des photos ne tardèrent pas à parvenir au juge en charge de l’affaire: Polanski à l’Oktoberfest, bras dessus bras dessous avec de jeunes mineures. Ceci semble avoir changé l’avis du juge. Voyant l’accord menacé, Polanski décida d’échapper au procès en fuyant en Europe.

Citoyen polonais au bénéfice de la nationalité française, le réalisateur s’installa à Paris. Là, il débuta rapidement une relation à la fois professionnelle et intime avec la jeune Nastassja Kinski, alors âgée de 15 ans, et poursuivit pour Vogue sa série photographique sur les jeunes filles.

Polanski ne semble pas avoir abandonné avec les années son penchant pour les filles mineures. Un reportage de Finn Canonica publié dans les pages «magazine» du Tages-Anzeiger le montrait encore récemment (2008): après une apparition officielle, on retrouvait le cinéaste dans sa voiture, accompagné de plusieurs jeunes filles. Compte tenu de tout cela, on trouve bien étonnant que dans son plaidoyer d’indulgence pour Polanski, la Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung se croie autorisée à affirmer que «c’est à raison, comme nous le savons aujourd’hui, que tout risque de récidive avait alors été exclu.»

Au contraire: tout au long de sa vie, Roman Polanski ne semble jamais avoir considéré comme problématique d’user de son statut pour séduire des filles mineures. Pourquoi en faire un cas de conscience? Personne ne lui en a tenu rigueur. Dans le cadre du retour au premier plan de cette affaire, il est également légitime de revenir sur l’histoire personnelle dramatique de Polanski. Ses parents furent tués dans un camp de concentration. Lui-même s’enfuit à 11 ans du ghetto de Varsovie, et dut se battre pour survivre.

Polanski connaît donc bien la violence et les rapports de force. Avec les années, il a lui aussi eu le choix: se ranger du côté des victimes, ou du côté des agresseurs? En tant que réalisateur, dans ses films souvent poignants, drôles et macabres, il semble s’être rangé du côté des victimes – et en tant qu’homme, du côté des agresseurs.

En 1977, dans les cercles culturels et politiques progressistes de l’époque, une «affaire» avec une fille de 13 ans était au pire une peccadille, mais surtout une aventure fort piquante. Les féministes s’opposant à «l’amour libre» entre inégaux étaient alors en minorité.

Le front «libérez Polanski» qui s’est promptement constitué suite à l’arrestation du cinéaste – et qui durant quelques semaines a occupé l’espace public sans presque aucune contradiction – est typique de cet état d’esprit, qui a survécu dans certains milieux. Comme très souvent dans de tels cas, les faits ont été purement et simplement niés. Polanski a-t-il véritablement violé la jeune fille? Celle-ci n’était-elle pas consentante, sa mère ne l’a-t-elle pas encouragée? Et n’a-t-il pas payé sa dette depuis longtemps?

Non, Polanski n’a pas payé sa dette. Pendant plus de trois décennies, il a pu se mouvoir en toute liberté en dehors du territoire américain. Et le fait que des hommes comme Woody Allen ou Daniel Cohn-Bendit aient soutenu les initiatives visant à libérer Polanski montre bien à quel point ces messieurs se sentent en sécurité.

Woody Allen, qu’on s’en rappelle brièvement, n’a pas seulement pris des photos pornographiques de la fille adoptive mineure de sa femme, qui était alors sa fille devant la loi, avant de la marier. A l’occasion du procès qu’il intenta à Mia Farrow, qui se vit confier la garde exclusive de tous les enfants, il fut également interdit de toute rencontre avec sa fille adoptive Dylan. Suite à la dénonciation d’une infirmière, des symptômes d’abus sexuels par le père furent en effet constatés chez la petite fille de 7 ans. Ceci n’empêcha cependant nullement Woody Allen d’être reçu comme une star et révéré dans les réceptions et les festivals en Europe.

Et Daniel Cohn-Bendit? Jusqu’à aujourd’hui, l’ancien meneur étudiant n’a encore eu aucun mot critique à l’égard de son autobiographie publiée en 1975, Le grand bazar. Bien au contraire, il qualifiait récemment le passage incriminé de simple «provocation». Dans le chapitre «Little big men», Dany le rouge revient sur son expérience d’éducateur dans des «jardins d’enfants» alternatifs, entre 1972 et 1974. Là, le «flirt permanent avec tous les gosses prenait vite des formes d’érotisme», et il lui arriva «plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller». Cohn-Bendit réagissait «de manière différente selon les circonstances». «Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même», précise-t-il.

Il en allait ainsi, au temps de la «révolution sexuelle». Les accusations d’abus sexuels portées récemment dans le Stern par Anja Röhl à l’égard de son père, Klaus Rainer Röhl, sont à comprendre dans le même contexte. Via son journal konkret, Röhl a quasiment été l’inventeur, dans les années 60, de la sexualisation de l’enfant dans les médias. Son intérêt obsessionnel pour les «nymphettes» mineures était manifeste dès la page de couverture, et lorsque ses filles se retrouvèrent placées sous sa «protection», suite à la «lutte armée» de leur mère Ulrike Meinhof, on devait déjà à l’époque se poser quelques questions.

Il est bon que ces temps soient révolus. Que les abus sexuels ne soient plus une «affaire privée» entre les coupables et les victimes, mais un crime, qu’un Etat de droit doit prendre au sérieux.

Au fait, il y a un détail que Polanski passe sous silence. Ses avocats ont en effet réussi depuis longtemps à ne plus le faire comparaître pour «viol», mais uniquement pour «relations sexuelles avec une mineure». Pour cela, la législation américaine prévoit trois ans au maximum. Déduction faite du mois et demi de détention préventive effectué au Etats-Unis et des six mois en Suisse, Roman Polanski pourrait donc – même légitimement condamné – être libre bientôt. Traduction: Pierre Blanc. Cet article a paru dans la «NZZ» le 14.05.2010.

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