L’époque aime les frustrés, les méchants, les aigris et les agressifs que l’on nomme «trolls». La mésaventure de Benjamin Griveaux le rappelle cruellement: rien ne sert d’espérer, notre vie intime à tous finira un jour ou l’autre sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas la technologie ou une firme de la Silicon Valley qui vous fera mordre la poussière, mais bel et bien un désaxé (les femmes sont plus rares dans cet exercice) qui balancera en pâture ce qu’il a obtenu de plus cru à votre sujet.

Même Jeff Bezos, un des hommes les plus riches du monde, n’a pas réussi à échapper au piratage de son smartphone et à la menace de publication de ses messages intimes. Une telle situation en dit long sur le sort réservé à un simple quidam en cas de menace d’extorsion ou de chantage. Quant à ceux qui souhaitent prendre un poste à responsabilités, il faut désormais avoir le bon diplôme, le bon parcours… et ne pas avoir utilisé son téléphone portable autrement qu’en position debout et habillé.

A moins d’être un de ces personnages qui vivent du scandale, soit un troll de la vie réelle en quelque sorte. Sortirait maintenant une vidéo à caractère sexuel de Donald Trump que cela ne changerait rien à sa trajectoire. Comme l’avait dit le président américain lors de sa première campagne: «Je pourrais me poser au milieu de la 5e Avenue et tirer sur quelqu’un, je ne perdrais pas d’électeurs.» Le couple Balkany vit une vie de mauvais roman tout en abîmant la sphère politique? Peu importe! Leur qualité de trolls de la vie publique depuis des dizaines d’années leur assure une certaine permanence dans la société du spectacle numérique.

Un certain cynisme s’installe ainsi à propos de l’activité de ces lutins malfaisants, au point que nous les intégrons comme faisant partie de nos vies et de la culture contemporaine. Ils sont sur les plateaux télé des chaînes françaises, elles-mêmes véritables usines à fabriquer des trolls. Ils apparaissent même de manière détournée dans des campagnes de publicité telles des figures du folklore populaire, comme dans la campagne de promotion d’une ville romande. La Chaux-de-Fonds n’a pas été inspirée en parodiant les codes du web… Ils envahissent vos fils Facebook, Twitter et LinkedIn avec leurs analyses à la noix sur le climat, le féminisme ou toutes sortes de sujets où différentes chapelles trouvent à se défier.

Le troll, c’était auparavant votre vieux tonton radotant à Noël lorsqu’il avait un coup dans le nez. Aujourd’hui, le troll bouche votre horizon numérique, squatte votre écran de télévision et occupe même le fauteuil du Bureau ovale. Le triste sire fait basculer la vie démocratique dans le grand-guignol, comme cela vient encore une fois de se passer à l’occasion des élections municipales à Paris avec Piotr Pavlenski. Au moins, cette fois-ci, le troll avait apparence humaine: les élections présidentielles américaines nous promettent des hordes de robots trolleurs.