Editorial

Les non-dits d’une réforme

EDITORIAL. Libéraliser le marché suisse de l’électricité serait une bonne chose. Mais le projet de Doris Leuthard obéit aussi à des impératifs politiques et industriels cachés. Décryptage

En politique suisse, le jeu consiste souvent à lire entre les lignes pour percevoir les rapports de force obscurcis par des déclarations anodines ou un jargon obscur. La réforme du marché de l’électricité lancée mercredi par Doris Leuthard offre un bel exemple de ce langage codé.

A première vue, il s’agit de mettre fin à une anomalie criante. Le consommateur helvétique est prisonnier de distributeurs locaux d’électricité qui pratiquent des tarifs parfois exorbitants. La Suisse est le dernier pays d’Europe à connaître ce marché fermé. Autoriser les ménages à choisir leur fournisseur permettrait des économies de plusieurs centaines de francs par an pour les habitants des grandes villes – pas énorme, mais pas négligeable non plus.

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Alors pourquoi la gauche, en principe attachée à la défense du pouvoir d’achat de ses électeurs, s’est-elle montrée a priori sceptique, voire hostile à la réforme? Parce que les grands gagnants du système actuel sont les distributeurs d’électricité publics – il en existe des centaines – qui forment un groupe d’intérêt puissant. Ils gagnent beaucoup d’argent, sans grands risques, grâce à leur monopole dans la vente de courant. Et ils offrent un appréciable «fromage» à la classe politique et notamment, dans les grandes villes, à la gauche.

Buts silencieux

Mais cela, bien sûr, les partis dits progressistes comme le Parti socialiste ne le disent pas. Ils justifient leur opposition préventive à la réforme par le besoin d’encourager les énergies renouvelables, dont les services industriels des villes seraient le fer de lance…

Hypocrite? Sans doute, mais les non-dits abondent aussi du côté du Conseil fédéral. L’un des buts silencieux de son projet est le sauvetage des plus grands producteurs d’électricité du pays, Alpiq et Axpo, qui exploitent les principaux barrages suisses. Plombés par les prix bas de l’électricité en Europe, ils réclament depuis des années l’accès aux consommateurs finaux – ce que la réforme leur octroie. Ils disposent aussi de capacités de stockage d’énergie sous forme de lacs de barrage. Comme de juste, la réforme prévoit de créer des réserves qui seront rémunérées par les taxes d’utilisation du réseau électrique.

Cerise sur le gâteau, l’hydroélectricité suisse formera le cœur de l’approvisionnement par défaut des ménages. Et la libéralisation du marché intérieur ouvre la voie à un futur accord avec l’Europe, qui permettra aux barragistes d’exporter sans entraves le jour où les prix remonteront.

Ces enjeux de pouvoir n’ont rien d’illégitime. Ils vont d’ailleurs peser lourd lorsque la réforme passera sous les fourches caudines du parlement. Espérons seulement qu’il restera quelque chose de l’intention originale du projet – plus de liberté de choix et moins de coûts – au moment où il parviendra enfin en votation.

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