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La non-violence à l’épreuve syrienne

Les théories de la non-violence ont beaucoup influencé les activistes du Printemps arabe. Mais une relecture s’impose, alors qu’une année après les premières manifestations en Syrie, la révolte s’enlise dans le sang

Le 15 mars 2011 en Syrie, à Homs, avaient lieu les premières manifestations contre le régime. L’expression toute neuve de «Printemps arabe» rimait encore avec transition pacifiée et espoir de démocratie, et les experts parlaient de contagion, d’effet domino. Dans les rues de Tunisie, sous les tentes de la place Tah­rir, certains activistes reconnaissent sans insister une dette spirituelle envers un petit ouvrage justement intitulé De la dictature à la démocratie, signé d’un politologue inconnu du grand public, l’octogénaire américain Gene Sharp. Un manuel qui ressemblait à une petite bombe idéologique. «Les dictateurs doivent commencer à se faire du souci quand la peur disparaît… Ils ne sont jamais si puissants qu’ils ne le croient, ni les peuples si sans défenses… Le principe est de créer des dissensions au sein de l’appareil d’Etat…»

La cause paraissait entendue, à la surprise générale: la non-violence faisait la preuve de son efficacité dans une nouvelle région du monde, après avoir balayé les régimes est-allemand, polonais, baltes, ukrainien et serbe. A l’époque, Gene Sharp avait confié ses espoirs au Temps. Mais les centaines de morts au Yémen et en Libye, les milliers de cadavres de Syrie ont depuis teinté de noir l’optimisme d’alors. Et la situation semble se dégrader toujours plus au pays de Bachar el-Assad, où les scènes de massacre rapportées succèdent aux bombardements de civils et aux exécutions de femmes et d’enfants – le tout à huis clos, loin des diplomates, des humanitaires et des journalistes. De quoi très certainement remettre en cause la puissance de la non-violence.

Un an plus tard, le vieux professeur de Boston, fondateur de l’Institut Albert-Einstein, porte un regard un peu désabusé sur le Printemps arabe. «Les Syriens ne doivent pas être piégés et entraînés dans une guerre civile.» Au bout du téléphone, la voix est un peu plus faible. Le politologue a énormément travaillé l’année dernière, il a aussi beaucoup voyagé pour présenter le film qui lui a été consacré – mais l’extrême violence de la situation syrienne ne le fait pas mollir.

«S’ils s’arment, ils vont forcément perdre, la violence est la meilleure arme du régime.» C’est un des piliers de sa théorie: si on offre à un régime le prétexte d’user de la violence, il le fera, et pourra légitimement demander à ses soutiens, forces de l’ordre classiques ou milices spéciales, de réprimer. Il deviendra illusoire alors de susciter ou d’attendre des divisions dans l’appareil d’Etat du même type que celles qui ont abouti à la chute de Zinedine Ben Ali ou de Hosni Moubarak. «Pour vaincre un régime en une seule fois, il faut être très fort, et très organisé, avoir soigneusement tout planifié, explique cet admirateur de Gandhi. Si la tâche est trop grande il faut choisir de petits objectifs, un par un, pour progressivement l’affaiblir.»

Il ne faudrait pas croire que Gene Sharp connaît bien la situation syrienne. Lui se concentre sur l’analyse structurelle du pouvoir, et donne les règles génériques d’une révolution, un modèle quasi universel de résistance civile. C’est d’ailleurs ce qui fait la force de son opuscule, sorte de boîte à outils tout terrain pour révolutionnaires patients. Elaboré à l’origine à la demande d’opposants birmans, De la dictature à la démocratie a été traduit dans 27 langues et est accessible gratuitement sur Internet – l’Institut Albert Einstein a récemment dû changer de serveur pour pouvoir faire face à la demande qui a explosé en 2011.

Si Gene Sharp connaît peu la Syrie, certains militants syriens, eux, connaissent bien ses idées. Dans les télégrammes diplomatiques révélés par le site WikiLeaks figure un câble de l’ambassade américaine de Damas daté de 2004 qui évoque une session de formation à laquelle ont assisté des Kurdes de Syrie. Au Conseil national syrien, le conseiller Ausama Monajed revendique encore aujourd’hui son héritage intellectuel, et plusieurs délégations d’activistes sont venues consulter ces dernières années le vieux monsieur tout frêle dans sa modeste maison près de Boston qui l’héberge, lui et sa fidèle assistante, Jamila Raqib.

Pourtant, jamais le professeur ne donne de conseils sur des situations particulières, jamais il n’intervient. «Je leur apprends à analyser une situation, à planifier une stratégie, à identifier les points faibles d’un régime…» Pour lui, la révolution doit venir des révolutionnaires. Il est d’ailleurs totalement opposé à toute idée d’ingérence extérieure dans des sociétés en révolte.

Ce qui l’amène à se montrer très critique des événements en Libye: «C’est un désastre. L’intervention des puissances étrangères a rendu bien plus difficile l’avènement d’une démocratie à la mode libyenne. Les Libyens ont perdu le contrôle de leur révolution. Avec le temps, ils seraient parvenus au même résultat, mais selon leurs conditions. Nous n’avons pas assisté à une victoire du peuple mais des armes.» Gene Sharp n’épargne pas non plus la révolution égyptienne: «Les opposants ont commis une erreur majeure: pour se débarrasser de Moubarak, ils ont accepté de donner le pouvoir aux militaires. Le peuple n’aurait pas dû accepter ces conditions, il aurait dû attendre encore, les difficultés auraient été grandes mais moins que celles d’aujourd’hui, les soldats auraient fini par le rejoindre.»

Attendre. Ce que font les Syriens depuis un an. Y a-t-il un point de non-retour dans la souffrance d’un peuple? Les dernières estimations de l’ONU font état de 8000 morts. C’est parce que le déchaînement de violence clairement dirigé contre les civils devient insoutenable que des partisans de Gene Sharp ont évolué dans leurs analyses. Ainsi, Radwan Ziadeh, Syrien exilé pour raisons de sécurité depuis 2007 aux Etats-Unis, où il dirige le Centre syrien d’études politiques et stratégiques, milite aujourd’hui pour une intervention étrangère en Syrie, contre donc la doctrine non violente.

Ce trentenaire qui était présent à Genève cette semaine pour le Conseil des droits de l’homme fut un des fondateurs du Forum sur le dialogue national dans les années 90, et a signé la Déclaration de Damas appelant à «une réforme pacifique et graduée» du régime en 2005. Formé aux méthodes de la non-violence par d’autres activistes hors de Syrie – il ne veut pas dire dans quel pays –, c’est lui qui a traduit en arabe le livre de Gene Sharp. Il en a aussi écrit l’introduction. «Ensuite, j’ai trouvé ce livre reproduit partout, en Egypte, au Liban, c’était incroyable.» La non-violence est-elle dans une impasse? Pour Radwan Ziadeh, le régime est allé trop loin dans la cruauté envers son propre peuple, «les gens ont des limites et ce sont les viols, les tortures, les meurtres. Les six premiers mois ont été non violents, mais ce n’est plus possible. Personne n’aime voir des étrangers intervenir dans son pays, mais il n’y a plus d’autre choix possible, dans ce régime de type nord-coréen.»

La question d’une intervention étrangère et de la constitution d’une opposition armée divise ainsi le mouvement non violent. Ruaridh Arrow connaît bien Gene Sharp. En étudiant la révolution en Serbie, le jeune journaliste est tombé sur Otpor, le mouvement qui a fait tomber Slobodan Milosevic, largement inspiré des théories de Gene Sharp. Les manœuvres d’approche ont ensuite duré de longs mois, avant que le vieux monsieur accepte son projet de film. C’était en 2009, avant la Révolution verte de Téhéran, et avant le Printemps arabe. Les événements ont dépassé toutes ses attentes et le film, a priori destiné à un public restreint de politologues ou d’activistes, a finalement collectionné les prix dans les festivals. How to start a revolution a été vu à ce jour par plus de 10 millions de spectateurs dans 23 pays. «Mon film a été montré au parlement britannique tout comme dans les campements d’Indignés», plaisante le journaliste. Et Gene Sharp en personne a offert un exemplaire de son livre au premier ministre britannique, David Cameron…

Ruaridh Arrow reste persuadé qu’en Syrie – comme en Iran et ailleurs – malgré la terrible répression, il faut éviter toute ingérence extérieure, qui aurait pour conséquence de resserrer les rangs autour du régime. «Le mouvement syrien reste en grande partie pacifique. S’il devait devenir violent et armé, cela ferait trop le jeu de la Russie et de la Chine, qui pourraient accroître leur soutien au régime.» Ne pas abandonner, donc, parce que la non-violence se révélera efficace in fine. Les activistes égyptiens ont travaillé pendant des années à saper, petit à petit, le soutien de l’armée et de la police au régime Moubarak.

Le mouvement n’a pas eu la spontanéité qu’on lui a parfois prêtée. En Afrique du Sud, en Birmanie, c’est sur plusieurs années que la non-violence a marqué des points et obtenu des changements de régime. «On ne pourra plus revenir en arrière, même si quelque chose s’est cassé avec l’intervention étrangère en Libye», explique Pierre Flatt, bénévole au Centre pour l’action non violente de Lausanne.

Reste qu’une résistance civile, si organisée qu’elle soit, ne peut venir à bout de dictatures si l’environnement ne s’y prête pas, rappelle l’universitaire français Jacques Sémelin, jadis proche de Gene Sharp. Le politologue auteur de Purifier et détruire, usages politiques des massacres et génocides livre une analyse très pessimiste de la situation syrienne. «Penser la résistance qui se développe, c’est aussi penser la dictature qui se fissure, rappelle-t-il. Or en interne le régime fait bloc, l’élite de l’armée reste en place, l’opposition est très disparate. Sur le plan extérieur, on aurait pu espérer une brèche régionale avec l’action de la Turquie et de la Ligue arabe, mais la tutelle russe est trop forte, et l’enjeu trop important pour Vladimir Poutine, qui était en période électorale. Dès lors que des puissances comme la Russie et l’Iran soutiennent le régime en place, c’est un constat, le mouvement ne peut pas l’emporter.» Lui envisage pour la suite une évolution à l’iranienne, et la fuite de nombreuses personnes. «Mais à terme, ou ces régimes devront rendre des comptes, ou ils s’effondreront, mais cela prendra du temps. Rappelez-vous: après le coup de Prague en 1968, il a fallu attendre une génération pour qu’en 1989 la situation change.»

Si une issue pacifique semble encore loin de l’horizon syrien, des militants de nombreux autres pays ont frappé récemment à la porte de Gene Sharp: des Ivoiriens, des Gabonais, des Zimbabwéens… «Ils auraient pu basculer dans le terrorisme, mais sont devenus des militants de la non-violence, explique le journaliste Ruaridh Arrow. Les idées de Gene Sharp ont permis d’éviter de nombreux conflits. C’est le seul service d’urgence pour les peuples soumis à des dictateurs.»

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