Le Temps: Y a-t-il trop de frontaliers à Genève, comme le dénonce le MCG?

Pierre Maudet: En politique, je suis hostile à toute approche binaire qui opposerait les cols blancs aux bleus, les PME aux multinationales. Les frontaliers sont un effet plus qu’une cause. On génère des frontaliers tous les jours: 40% d’entre eux sont des Genevois qui ne sont pas parvenus à se loger ici. La mauvaise anticipation des besoins de logement a un impact non seulement sur l’emploi, mais aussi sur la mobilité et la sécurité. Elle nous fait perdre une manne fiscale importante et a un impact profond sur l’immobilier en France. On est en train de tuer la région! Les frontaliers ont contribué à la richesse du canton, on ne saurait en faire des boucs émissaires.

Anne Emery-Torracinta: Je suis d’accord. Le discours populiste sur la préférence cantonale n’existerait pas si Genève n’avait pas un problème de chômage pour certaines catégories de sa population. Des secteurs entiers de l’économie – la santé, les EMS, etc. – ne tourneraient pas sans frontaliers. Ce problème s’observe partout ailleurs dans le monde développé. On pourrait encourager davantage la formation des jeunes et stimuler le retour à l’emploi des femmes qui ont arrêté d’y travailler pour des raisons familiales.

La création de logements à Genève est tombée en 2011 à son plus bas niveau depuis l’après-guerre. Comment relancer la machine?

AET: Il faut construire à des prix accessibles. Je milite pour que l’Etat puisse acheter un maximum de terrains en zone de développement, et que ces parcelles soient accordées en droit de superficie à des fondations publiques, des communes ou des coopératives. Un promoteur cherchera naturellement à tirer un rendement maximum, alors qu’une collectivité publique peut s’assurer de rentrer dans ses fonds sans chercher un profit important. On doit aussi exiger un meilleur contrôle des rendements lors de l’octroi des autorisations de construire. Enfin, il faut trouver un moyen d’aider les communes à financer les infrastructures qui accompagnent les nouveaux logements. On peut imaginer un fonds qui serait financé par les communes n’atteignant pas un certain taux de logements d’utilité publique. Celles qui n’en ont pas sont généralement riches et pourraient donc parfaitement y contribuer. L’effort de construction doit être porté par toutes les communes, pas seulement quelques-unes.

PM: Ne faut-il pas plutôt faire en sorte que l’on soit taxé dans sa commune de domicile plutôt que dans celle de travail? Les communes qui ont le moins construit sont souvent dirigées par la gauche, à l’image d’Onex. Mais elles ne seront pas incitées à le faire tant qu’on fiscalisera sur le lieu de travail ou que l’on ne corrigera pas la péréquation. La majeure partie de la jeune génération doit quitter Genève pour se loger. Le Conseil d’Etat doit expliquer que l’on bâtit pour loger nos enfants. On doit aussi penser l’implantation du logement en fonction des axes de mobilité. Alors que la population vieillit, il faut aussi imaginer de nouveaux types de logements. A mon avis, c’est moins la maîtrise des terrains que la capacité de supprimer des blocages qui permettra de bâtir. Les procédures actuelles, et notamment la loi sur les démolitions, transformations et rénovations (LDTR) permet de s’opposer à quatre moments distincts. Il faut arrêter d’appliquer de façon méticuleuse une législation aussi lourde.

AET: La LDTR concerne les rénovations, pas la création de logements. Le problème vient des oppositions communales. François Longchamp vient de signer un accord avec Veyrier, réduisant un projet de 1200 logements à 800! Les communes n’ont pas voulu changer leur fiscalité: on n’y arrivera pas sans leur aval. Quant aux communes de gauche, elles ont beaucoup bâti et n’ont plus guère de terrain constructible. Si la traversée du lac se fait, on verra bien si les riches communes de la rive gauche acceptent de bâtir le long de cet axe!

L’impression dominante est que Genève refuse tout simplement de grandir et donc de bâtir.

PM: C’est le rôle des autorités que d’expliquer et de convaincre. Le Conseil d’Etat doit défendre l’idée que bâtir plus grand, pour l’avenir et de façon harmonieuse est une vision nécessaire dans un moment clé de l’histoire de Genève, comme le fut celui où, en 1846, lors de la révolution radicale, on décida d’abattre les fortifications. Trop souvent on a construit par à-coups. La solution passe par une plus grande concertation avec les communes. On pose les enjeux et ensuite on va au vote. Posons la question concrète: nos enfants doivent-ils pouvoir se loger ici, oui ou non?

Genève a-t-il besoin d’une traversée du lac?

PM: A l’avenir, on prendra en une journée trois ou quatre modes de transport différents et on ne pourra plus se rendre en voiture partout à l’hypercentre. Le canton doit réaliser un bouclement autoroutier et ferroviaire, par le lac, avec une participation importante de la Confédération. Si on veut maintenir voire augmenter la qualité de vie en ville, on doit la débarrasser de 30% du trafic de transit qui y circule.

AET: Je suis pragmatique. Si on me prouve que cette traversée augmente la qualité de vie, je ne m’y opposerai pas. Mais il faudra des mesures d’accompagnement: création de logements à proximité de ces axes, développement des transports publics. Et il serait exclu que Genève finance seul un tel ouvrage. La réflexion doit se faire avec nos voisins vaudois et français.

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