Comme à chaque fois que l’on vit une période météorologique anormale, comme cet hiver et ce printemps exceptionnellement secs et doux, on peut légitimement se poser la question de savoir si l’on se trouve dans une logique de changement climatique. Avant de répondre à cette question, il faut préciser que les conditions exceptionnelles de ces dernières semaines ne touchent qu’une partie de l’Europe sur une bande allant de Madrid à Stockholm. Dans la même période, il a fait plus froid que la moyenne dans l’est du continent, d’Athènes jusqu’à l’Oural. Donc, si on devait établir une moyenne des températures de l’Atlantique à l’Oural, on arriverait à une température seulement légèrement supérieure à la norme…

La sécheresse qui inquiète à juste titre de nombreux secteurs économiques, et en premier lieu l’agriculture dans toute la région européenne concernée, est également confinée dans les régions touchées par les températures élevées. Ce binôme sécheresse/chaleur est assez fréquent et, s’il se manifeste pendant les mois de l’été, peut provoquer des canicules intenses et persistantes comme en 2003. L’une des raisons de cette dualité chaleur-sécheresse vient du fait que les sols secs perdent la capacité d’évaporer de l’humidité dans l’air et donc de maintenir des températures modérées près du sol, amplifiant ainsi le réchauffement diurne.

Si l’on regarde les statistiques de 1901 à 2010 à Genève pour les mois de janvier à avril inclus, on constate que les dix années les plus sèches (en termes de nombre de jours sans pluie) sont les suivantes: 1949 (103 jours sans pluie sur 120 alors que la moyenne sur un siècle est de 73 jours), 1953, 1929, 1946, 1938, 1921, 1993, 1944, 1976 et en 10e position 1932 avec 88 jours sans pluie. Depuis 1901, on assiste à environ un jour de sécheresse en moins (donc une journée de pluie en plus), ce qui est statistiquement négligeable. En termes de cumul de précipitations pendant les mois de janvier à avril, les dix années les plus pauvres en précipitations sont les suivantes: 1953 (68 mm par rapport à une norme de 260 mm), 1938, 1929, 1993, 1921, 1944, 1946, 1982, 1911 et, en 10e position, 1973 avec 145 mm. Soit à peu près les mêmes années que pour le nombre de jours sans pluie, mais pas nécessairement dans la même séquence… En incluant les statistiques de janvier à avril 2011, cette année-ci serait la 6e année la plus sèche à Genève depuis 1901, avec environ 100 mm de précipitations tombées depuis le début de l’année. En regardant ces chiffres, deux constatations s’imposent: premièrement, il n’y a pas de clustering, c’est-à-dire pas de regroupement particulier d’années proches les unes des autres, avec une sécheresse marquée et, deuxièmement, il n’y a pas de tendance – trend – à la hausse du nombre d’années de sécheresse au fur et à mesure qu’on s’approche de 2011. Le clustering et le trend sont deux critères qui pourraient subtilement souligner l’empreinte du changement climatique sur le comportement des régimes de sécheresse.

Est-ce à dire que le changement climatique est inexistant ou indétectable en ce qui concerne ces sécheresses espacées dans le temps et dans l’espace? Pour répondre à cette question, il faut analyser conjointement et non pas isolément les combinaisons de températures et de précipitations. On peut donc définir des seuils de températures et de précipitations et compter le nombre de fois par année ou par saison où ces seuils sont dépassés. Il est ainsi possible d’identifier plusieurs différents régimes chaleur/humidité, dont les quatre principaux sont les suivants: froid/sec (FS); froid/humide (FH); chaud/sec (CS); chaud/humide (CH). Une étude publiée dans la revue américaine Geophysical Research Letters* en 2009 a fait l’inventaire d’une trentaine de stations de mesures en Europe pour déterminer si des tendances émergeaient dans le courant du XXe siècle et jusqu’à nos jours, et si ces tendances étaient très localisées ou au contraire mesurables sur tout le continent. Les résultats sont assez étonnants, car comme l’indiquent les graphiques, on voit très clairement les changements de ces quatre régimes à Genève avec une forte diminution des régimes froids/secs et une augmentation comparable des régimes chauds/secs. Les régimes froids/humides régressent au profit des régimes chauds/humides. Ces statistiques mettent donc en évidence que les types de temps responsables de l’un ou l’autre de ces régimes se sont effectivement modifiés au cours du XXe siècle, changements que l’on décèle plus difficilement en regardant uniquement les tendances de précipitations ou de température analysées isolément. Les tendances observées à Genève se manifestent ailleurs en Europe, que ce soit dans les climats maritimes proche de l’Atlantique ou de la mer du Nord, en Europe centrale et orientale, ou encore en Méditerranée. Vu sous cet angle, les semaines de sécheresse de ce début 2011 s’inscrivent bel et bien dans des tendances climatiques sur le long terme…

A titre indicatif, les graphiques des quatre combinaisons de températures et de précipitations comprennent également, établies sur la base de modèles de simulation climatique, des prévisions des régimes probables pour la fin du siècle. On voit que pour la période 2071-2100 les tendances amorcées il y a un siècle vont se poursuivre. Ainsi les régimes FS ou FH disparaîtront presque complètement de notre paysage climatique, alors que dans le même temps, les régimes CS et CH seront multipliés par 6. Malgré les précautions d’usage lorsqu’il s’agit d’interpréter des résultats de modèles climatiques, ce type de prévision permet néanmoins de réfléchir aujourd’hui déjà au type d’adaptation à mettre en œuvre pour éviter les impacts les plus négatifs de ces changements de chaleur et d’humidité sur des secteurs aussi importants que l’hydrologie, la santé, l’agriculture, l’énergie, ou le tourisme par exemple.

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