Diagnostic hypothétique et angoisse

Anna Martinella, Lausanne (VD)

J’ai lu votre article sur la propagation du coronavirus en Suisse. Une chose m’a frappée: vous parlez du cas français où certaines personnes ne sont plus testées. Je tenais à vous informer qu’au CHUV c’est aussi le cas. Je suis alitée depuis lundi dernier avec un fort état grippal qui m’a conduite à consulter une première fois mardi. Je suis maman célibataire avec deux enfants, je m’inquiétais pour eux, la situation était compliquée par le fait de ne pas savoir si j’étais atteinte du coronavirus ou non.

Ce jour-là, je suis vue par une femme médecin un peu gênée de me dire que, malgré mon état présentant en effet tous les symptômes d’un possible Covid-19, elle n’a pas l’autorisation de me prescrire le tampon. Elle me renvoie donc à la maison en me demandant de me mettre en auto-isolement dans une pièce de mon appartement. Je rigole un peu, car je lui rappelle que j’ai un enfant de 3 ans et que ça, c’est juste impossible. Elle me dit alors que bon, ce n’est pas grave, je n’ai qu’à élargir à une quarantaine dans mon appartement. Là encore, je lui explique que cela m’isole complètement et qu’en plus, petit détail, je suis complètement malade et littéralement à plat et que j’ai du mal toute seule. Et cela pour un diagnostic complètement hypothétique. Je dois appliquer des mesures très concrètes pour un coronavirus hypothétique, et qui ont un impact sur mes enfants et ma santé. Mais rien à faire, je finis par rentrer chez moi «possiblement» atteinte par le virus du moment, mais sans certitude. Et sans aucun suivi médical ni personne de relais pour m’aider avec les problèmes auxquels je pourrais être confrontée. J’ai un peu peur.

Jeudi, je me représente aux urgences, ma fièvre a augmenté à 39,7 pendant la nuit, je suis épuisée, ma toux est plus grasse et respirer me fatigue. Je croise une amie médecin en médecine tropicale qui travaille sur le Covid-19 et me dit: «Oui, on ne teste plus du tout si tu n’es pas à risque. Pars du principe que tu l’as.» Super. Cela se confirme par la suite. On me fait faire une radio des poumons, des analyses de sang (qui confirme que rien n’est bactérien, mais que c’est bien viral), un test de la grippe. Mais toujours pas de tampon Covid-19. Mais je suis contente pour le test de la grippe car je me dis que c’est quand même plus plausible que ce soit ça. Mais non, le test est négatif. Et je suis encore plus perdue et inquiète.

Je regarde la salle d’attente spéciale Covid-19 qui commence sérieusement à se remplir de gens entre 25 et 50 ans qui toussent. Aucun quasiment ne sera testé. Quasiment tous rentreront à la maison avec ordre d’auto-isolement mais sans diagnostic. Je peux comprendre les arguments sur la disponibilité des tests, l’engorgement du système de santé, etc. Mais à mon niveau de patiente, repartir des urgences sans savoir ce que j’ai, avec tout ce que ça implique (isolement avec deux enfants dont un en bas âge alors que moi-même je ne tiens pas debout, aucune aide possible sinon mise en danger de mes proches par exemple), génère de l’angoisse et un questionnement: quand je serai sur pied, pourrais-je me considérer comme immunisée contre le coronavirus? Quelle est l’évolution de la maladie? Etc.

Et autre point important: avant de partir, on m’a donné une ordonnance pour un antibiotique «au cas où» je me sentirais moins bien. Que je ne revienne pas aux urgences. Comment jauger soi-même la gravité de son état? Si en plus on est, comme moi, avec la peur de déranger ou de ne pas être légitime?

Je ne sais pas quelle est la façon la meilleure de gérer une crise comme celle-là. Mais je pense que la transparence devrait être un des mots d’ordre et je n’ai pas l’impression que tout l’est. Certainement pour des intérêts économiques et politiques. A prendre en compte bien sûr, mais pas au détriment de la santé des citoyens.


Des pays en désordre de marche

Sylvio Le Blanc, Montréal (Québec)

Les gouvernements des pays avancés ne sont pas sur la même longueur d’onde pour contrer la pandémie de Covid-19. Cela montre qu’ils n’étaient pas prêts à l’affronter. Un pays ferme ses frontières, alors que le voisin les laisse ouvertes. New York interdit les rassemblements de plus de 500 personnes, l’Autriche ceux de plus de 5 personnes.

La France se met en quarantaine, mais convie une quarantaine de millions de Français à des élections municipales. De son côté, la Grande-Bretagne est allée jusqu’à promouvoir une approche dite «de l’immunité collective», mise en doute par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui consiste à laisser le Covid-19 se propager lentement auprès de 60% de la population, pour le terrasser plus efficacement ensuite.

Une fois que cette crise sanitaire sera derrière nous, j’espère que l’OMS reviendra dessus et tirera des leçons dont ses membres profiteront à l’avenir. Les pays devraient coordonner leurs efforts pour affronter de pareilles pandémies à l’avenir. C’est même l’OMS qui devrait jouer le rôle de général en chef. Si, par exemple, il faut fermer les frontières, que les pays le fassent en même temps pour plus d’efficience. Les gouvernements qui refuseraient de suivre le mouvement répondraient de leurs décisions et actes devant leur peuple.


Déni de liberté, acquis de vie

Dominique Curchod, Toscane (Italie)

J’ai lu le récit du chirurgien orthopédiatre Dimitri Ceroni, rapporté par Christian Lecomte. Bergame et sa province sont actuellement les foyers les plus virulents de l’épidémie. Les mesures sont sévères et nécessaires. Les funérailles, même si nécessaires humainement, demeurent des rassemblements. Le nombre de victimes en âge avancé va au-delà des capacités des municipalités. Les règles imposées par le gouvernement obligent à ces mesures. Vu d’un pays où l’épidémie n’en est qu’à ses débuts, cela peut paraître moyenâgeux. Il faut dire que pour une large majorité des Italiens, ces mesures rassérènent. Ici, on ne se déplace qu’avec un document disponible en ligne, qu’on remplit et sur lequel on coche l’une des quatre raisons pour lesquelles on peut se déplacer (provision, pharmacie, parent à soigner, travail autorisé).

Lire le récit: Enterrer sa mère dans un pays «comme en guerre»

Les contrôles sont partout et les documents sont vérifiés. Oui, c’est un déni de liberté, mais pour un acquis de vie. Partout sur les balcons, sur le Net, à la télévision, les initiatives de partage, de soutien et d’humour soutiennent le moral. On se parle d’une fenêtre à l’autre, on s’envoie des blagues sur WhatsApp. On se dit aussi que dans les deux premières zones mises en quarantaine le 23 février, il n’y a aujourd’hui aucun nouveau cas déclaré. Cela suscite la patience et l’espoir. Et on regarde ailleurs: on voit les chiffres de croissance bien au-delà de ceux que l’on avait ici quand on a pris nos mesures. En Espagne, en France, en Suisse. Peut-être que l’Italie a eu la chance d’avoir des politiciens qui ont compris qu’écouter les scientifiques, c’était faire de la politique à moyen terme. Ou alors c’est de l’intelligence pure. Parce que ce qu’on a fait ici n’est rien d’autre que ce qu’ont fait les Chinois. L’alternative au confinement, malheureusement, n’existe pas. Je suis bloqué quatre semaines en Toscane. Et heureux d’être ici plutôt que dans n’importe quel autre pays d’Europe.


Une idéologie néolibérale incapable

Claude Calame, Lausanne (VD)

«La démondialisation, cette illusion», tel est l’avis exprimé par Ram Etwareea dans Le Temps du mardi 10 mars. Sans doute aurait-on pu choisir conjoncture plus favorable pour réitérer, indirectement, l’éloge d’une délocalisation généralisée de la production qui profiterait en définitive aux nouveaux pays producteurs, en particulier la Chine. Pas un mot sur les conditions de travail esclavagistes impliquées, pas un mot sur les gigantesques profits qu’en tirent avec leurs actionnaires les multinationales établies dans les pays les plus riches, pas un mot sur les destructions sociales et environnementales causées par un système énomico-financier fondé sur la seule et sacro-sainte croissance.

Par ailleurs, les mesures de confinement imposées par la diffusion du coronavirus ont démontré l’extrême fragilité d’une économie de marché obéissant à la seule loi du profit. En contraste, l’adoption des principes de l’économie sociale et solidaire, par exemple, aurait permis de poursuivre une production de proximité. Elle nous aurait épargné l’indécence d’entreprises qui se tournent vers l’Etat pour exiger un soutien alors qu’elles viennent de bénéficier d’énormes rabais fiscaux, par RFFA et RIE III cantonales interposées, affaiblissant d’autant les services publics, parmi lesquels le système de santé et les caisses de chômage. La preuve est là: le capitalisme soutenu par l’idéologie néolibérale est incapable de répondre aux défis sociaux, environnementaux et sanitaires auxquels l’humanité se trouve confrontée.


Appel à la solidarité locale

Mateo Giannini

Cher journal,

Je vous encourage plus que jamais, en ces temps complexes, à encourager le
plus que se peut la solidarité locale. Plusieurs actes de coopération s’organisent ici et là, des individus qui font les courses pour leurs voisins, et qui ainsi déchargent les centres commerciaux et évitent parfois à certaines personnes vulnérables de s’exposer à des risques de contagion. Mais il y a encore trop de séniors dans les rues et dans les commerces, et n’y étant pas habitué.e.s, les liens entre voisin.e.s peinent à se faire naturellement.

Encouragez-nous! Invitez les étudiant.e.s, déchargé.e.s de leurs occupations journalières pour beaucoup, à aller faire les courses pour leurs immeubles, à promener les chiens de certain.e.s éventuellement, et surtout, à prendre des nouvelles de leurs voisin.e.s par téléphone. Il est temps de profiter de ce virus pour rompre avec les habitudes de solitude auxquelles nous étions déjà habitué.e.s avant toute quarantaine. Tout cela évidemment en rappelant l’importance fondamentale de respecter le plus strictement qui soit les indications d’hygiène et de distance du gouvernement et des spécialistes de la santé.