Témoignages

Nos lecteurs et le mur de Berlin: «Nous l’avons reconquis centimètre par centimètre, pour l’occuper, le faire tomber»

VOS LETTRES. Le Mur qui divise Berlin depuis 1961 s’effondre le 9 novembre 1989. Ce moment historique, empli de rage et d’émotions, des lecteurs du «Temps» s’en souviennent. Ils partagent ici, en images et en mots, leur souvenir du Mur, avant et après sa chute

«Chaque personne comptait, chaque point levé, chaque voix pour crier»

Vincent Chesneau, Morat

Je suis sur cette photo. Elle date de juillet 1989 et je joue à l’agent secret. C’est «mon» Mur, celui d’avant la chute, celui qui m’enfermait à Berlin-Ouest, autant qu’il enfermait les Allemands de l’Est. Il était partout ce Mur et c’est difficile à comprendre, mais j’avais fini par l’aimer ce Mur que je côtoyais depuis décembre 88.

Chaque promenade, un peu longue, menait à lui. Décoré et tagué en ville, nu et froid à la campagne: il était toujours là, comme un vieux compagnon de fortune et d’infortune. Puis il a commencé à vaciller et dès les premiers moments, je suis allé «au Mur» chaque soir, chaque nuit, surtout porte de Brandebourg et Postdammer Platz.

Le Mur n’est pas tombé en un jour! Qui s’en souvient? Les médias n’étaient pas encore là. Mais après le week-end de liesse qui a suivi le 9 novembre, les deux polices, celle de l’Est sur le Mur et celle de l’Ouest autour en ont repris possession.

Quelle tristesse, quelle chape de plomb, le Mur qui avait vibré pendant trois nuits sous nos assauts pacifiques était là, toujours debout et à nouveau silencieux. Nous, les jeunes de 89, avons-nous obéi? Avons-nous attendu le processus politique? Gorbatchev était en place, le Mur tomberait un jour ou l’autre.

Non. Nous sommes revenus, chaque jour, chaque soir et avons reconquis centimètre par centimètre ce Mur, pour l’occuper, le faire tomber avec les moyens du bord: un morceau de métal, un poteau arraché au sol, une corde. J’étais appelé du contingent français, je représentais la France, je n’avais pas le droit d’y être. Il m’est apparu que chaque personne comptait, que chaque point levé, chaque voix pour crier «keine Gewalt» sur le Mur, était importante.

Nous avons reçu le soutien du maître Rostropovitch avec son violoncelle, jouant au coin du Mur de la Postdammer Platz. Chaque soir, j’y étais. Et coup après coup, morceau par morceau, le Mur s’est amaigri, jusqu’à disparaître. Non pas par décision politique, mais grâce à un mouvement populaire des jeunes de tout le pays.

Aujourd’hui, notre maison brûle, les politiques le savent. Et ce, depuis 1988, date de la création du GIEC par Reagan et Thatcher. Leur bilan en quarante et un ans est maigre, plus que maigre. On nous a invités à couper l’eau pendant le brossage des dents, mais quoi de plus? Se laver les mains à l’eau froide? Alors oui, je comprends et soutiens les jeunes qui s’engagent dans un mouvement populaire et pacifique. Je comprends et soutiens les personnalités publiques qui décident de s’engager à leur côté.

En 1989, j’ai entendu un policier nous dire: «Respectez ce Mur, il appartient à une nation souveraine.» Que fallait-il faire? Il vaut parfois la peine de se poser la question: j’obéis et j’attends qu’un jour, peut-être, ce que je souhaite arrive? Ou j’agis dès maintenant, chaque jour et chaque semaine, jusqu’à être entendu et qu’il se passe vraiment quelque chose?


«L’émotion submerge notre hôte, il pleurait, il n’avait jamais mangé d’ananas»

Sandra Muller, La Chaux-de-Fonds

Flash-back. Eté 1987. Je voyage avec quelques amis pour retrouver une connaissance qui étudiait le chant lyrique dans une école réputée de l’autre côté du Mur. Temps de visite: 24 heures. Passage de la douane, fouille des sacs, attente, c’est bon, on peut passer.

Les visiteurs doivent changer obligatoirement de devise: un mark de l’Ouest contre un mark de l’est. On entre dans un café, où on se retrouve à cinq personnes: quatre à une table, la cinquième à une autre. C’est la règle. Nous ne pouvons être plus de quatre, sinon cela est considéré comme un rassemblement de personnes, et c’est interdit. On discute en Hochdeutsch avec des gens de la zone, des artistes du cru qui font des performances dans les caves.

Midi. Je cuisine dans l’appartement d’un jeune gars qui a réussi à obtenir ce logement grâce à des magouilles. J’ai l’impression d’être chez ma grand-mère: pas d’eau chaude, salle de bains commune à l’étage, ameublement d’un autre âge. Dans l’assiette: poulet-curry avec bananes frites et ananas. L’émotion submerge notre hôte, il pleurait, il n’avait jamais mangé d’ananas.

Nous visitons son quartier. Passé l’Alexanderplatz, sorte de vitrine de l’Ouest, on se retrouve à marcher dans des rues bordées d’immeubles, qui portent encore les stigmates de la guerre: impacts de balles, balcons démolis, bâtiments noirs et décrépis, trottoirs et routes mal entretenues.

Le soir, notre hôte tient absolument à nous offrir une pizza dans un restaurant de la place. On est gêné, on sait que ça va lui coûter son salaire. C’est l’heure, il faut retraverser la douane, on se dit «Adieu». On lui laisse notre argent. Il n’est pas valable de l’autre côté, l’Ouest n’en veut pas.

Plus tard, devant le Mur, près de la porte de Brandebourg, Jacques Higelin donne un concert en plein air. On espère que notre ami de l’Est l’entend aussi.


Je me souviens bien de ce jour historique. Quelques jours après la chute du Mur, j’ai embarqué deux auto-stoppeuses qui venaient du côté est de Berlin et qui n’avaient jamais pu sortir de la prison qu’était l’Allemagne de l’est. Elles partaient à l’aventure. J’ai trouvé ça émouvant

Philippe Jetzer

«Je restais scotché sur mon fauteuil, riant, pleurant»

Christian Rime

Je me souviens exactement où je me trouvais ce jour du 9 novembre 1989. Devant ma télévision, à suivre l’actualité en Hongrie et son rideau percé de toutes parts. J’étais en ménage avec une jeune femme d’origine polonaise quand la nouvelle est tombée.

Mon épouse ayant fui la Pologne en 1981, je m’intéressais davantage au bloc de l’Est. Ce jour, en voyant cette foule venir envahir un poste frontière est-allemand à l’heure où je me levais pour me rendre à mon travail, abasourdi par la nouvelle de l’ouverture de la frontière, je me fis porter pâle.

Plus tard, je pus voir un violoncelliste, un Maître, Monsieur Mstislav Rostropovitch, jouer devant ce Mur que certains côté Ouest s’évertuaient à détruire à coups de marteau, de tournevis. Les images tournaient en boucle sur toutes les chaînes de télévision.

Je restais scotché sur mon fauteuil, riant, pleurant. Puis, avec le retour de mon aimée, l’idée me vint de l’emmener revoir sa famille à Koszalin, à 200 kilomètres de la frontière germano-polonaise. Ne voulant pas lui avouer la destination de nos futures vacances, j’invitais mes beaux-parents à fêter la chute du Mur chez nous.

Toute la soirée de ce 9 novembre 1989, nous avons mangé et bu plus que de raison en regardant ces images fantastiques à la télévision. Sentant une lourde fatigue, ma future épouse alla se coucher. L’occasion fut belle de parler de mon idée en tête à tête avec mes beaux-parents.

Je n’avais pas encore posé mes vacances, désirant participer à une concentration de motards du côté d’Erding près de Munich. Puis, le but était de l’emmener à Berlin, passer ce qui restait du Mur et gagner le nord de l’Allemagne. Pour ce faire, il fallait que mon épouse perde son statut de réfugié politique. Je fis tout ce qu’il fallait dès le 1er janvier 1990.

Au début de l’été 1990, fin juin, nous partions pour Erding. La concentration faite, direction Berlin. Trois jours plus tard, je fis celui qui se trompait de route à un embranchement autoroutier. Ma future épouse s’étant assoupie derrière moi, c’est en arrivant à la frontière germano-polonaise que ma femme comprit ma petite supercherie.

Pour nous deux, ce fut comme un premier voyage de noces. Ce 9 novembre 1989, cette date est à jamais gravée dans ma tête. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir ces images et le son, oui, là, du Maître Rostropovitch.


J’y étais, mais pas dans le centre de Berlin. Je logeais chez une famille. Le mur était à environ 5 mètres de la fenêtre de ma chambre. Lorsque la nouvelle est tombée, la propriétaire est descendue à la cave, s’est munie d’une pioche et a ensuite tapé et tapé contre ce Mur durant toute la nuit en pleurant. Cette nuit ne s’effacera jamais de ma mémoire.

Frédy Henry

«Les portes étaient fermées pour nous éviter tout contact avec la population»

Jacques Sermet, Erde

Durant un stage professionnel en Allemagne, j’ai passé un week-end à Berlin en mai 1969. Pour visiter la partie orientale de la ville, j’ai fait un «City Tour» de deux heures.

Trente minutes de contrôle par les «Vopos», surnom des gardes-frontières de l’ex-RDA, et les officiers russes au Checkpoint Charlie (CPC) afin de s’assurer que nous n’importions pas de produits interdits. Puis, le car circula dans la ville pendant trente minutes, en s’arrêtant sur les lieux «touristiques», dont les portes étaient fermées pour nous éviter tout contact avec la population.

Une sortie obligatoire du car se fit à la Maison du peuple pour se restaurer et acheter des souvenirs – livres, disques, fanions – après une obligation de changer un minimum de 10.00 DMK en Ost-MK. Au retour, un nouveau contrôle de trente minutes au CPC, avec des chiens, afin de s’assurer que nous ne transportions pas de passager clandestin.

Les soldats américains en faction au CPC n’étaient pas plus accueillants ou détendus que leurs voisins de barricade.


J’étais devant un poste de télévision, en Valais, avec trois Berlinois ce jour-là. Je ne connaissais presque rien de l’histoire, mais je n’oublierai jamais leur joie, leurs larmes et la fête que l’on a célébrée au champagne.

Sandrino Héritier

«Un morceau du Mur pris furtivement un soir»

Robert Ratini, La Sarraz

J’ai eu l’occasion d’aller à Berlin-Est plusieurs fois avant la chute du Mur, dans le cadre de missions professionnelles à l’hôpital de La Charité. Avec notre entreprise, nous avions des machines de collecte de composants sanguins et j’étais l’ingénieur chargé du développement et du suivi chez les clients importants.

J’y suis retourné lors de la chute du Mur et après. J’ai ainsi pu constater tous les changements, car j’avais de bons contacts des deux côtés.

Un souvenir que j’ai toujours, et que je garde précieusement, est un morceau du Mur que j’ai pris furtivement un soir.


«Je lui ai demandé si dans ses vieilles photos on voyait le mur, et elle m’a dit «non»

Monique Centeno, Epalinges

Ma mère, qui vit aux Posses-sur-Bex, est née à Berlin. Elle y a vécu toute l’histoire de l’intérieur. Par contre, elle n’était plus en Allemagne en 1989. Je lui ai demandé si dans ses vieilles photos on voyait le Mur, et elle m’a dit «non». Pour ceux qui y ont vécu, ce fut un tel objet d’horreur qu’ils n’ont surtout pas voulu l’immortaliser.

Mais elle a plein de vécus, comme ce qu’elle me racontait ce matin. Lorsqu'«ils» ont construit le Mur, des amis étaient chez elle, en visite. Ses parents leur ont proposé de rester, mais les amis ont préféré rentrer, ne comprenant pas ce qui était en train de se produire. Ma mère n’a revu ses amis qu’après la chute du Mur. Bien des années plus tard, elle les a invités ici, aux Posses. Pour eux, ce fut un événement car ils n’avaient jamais vu de montagnes, ni de chalets.

De mon côté, je suis allée voir ma grand-mère vers l’âge de 18 ans. Nous étions en 1981 ou 1982 et j’y suis allée en train avec mon amoureux. Je garde encore aujourd’hui le souvenir du passage entre l’Allemagne de l’Ouest et Berlin, où nous nous sommes fait contrôler, comme dans les films, par des gardes très intimidants au milieu de la nuit. Et surtout: ce Mur qui longeait toute notre traversée en RDA – nous étions dans un étroit couloir de bout en bout.

A Berlin, je me suis sentie oppressée par les allées et venues continuelles, jour et nuit, d’hélicoptères américains. J’en ai parlé à ma cousine, lui disant que cela devait être angoissant de se sentir tout le temps sous surveillance. Elle m’a rétorqué que pour eux cela procurait plutôt un sentiment de sécurité de savoir qu’ils étaient «bien gardés».

Pendant ce voyage, nous sommes allés un jour à Berlin-Est. Ce qui m’a le plus frappée, c’est que beaucoup de quartiers et de bâtiments étaient toujours en ruine à ce moment-là.

Notre série sur Berlin, 30 ans sans mur: A Berlin, sur l’ancienne ligne de la mort, les cerisiers fleurissent


Découvrez les photographies de nos lecteurs, suite à l’appel à témoignages lancé dans nos pages et sur les réseaux sociaux. Le diaporama: Vos photos du mur de Berlin 

Relire le reportage BD réalisé par Chappatte à l’occasion des dix ans de la chute du Mur,

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