Cris, courses poursuites, feutres qui traînent, frigo ouvert… il y a des chances pour que votre appartement confiné ait des airs de joyeux cirque. A 25 ans en revanche, lorsqu’on a plus de colocataires et pas encore de famille à soi, le tableau est nettement plus statique. Dormant. Solitaire, même. Autant dire l’horreur pour certains de mes contemporains, retournés en catastrophe chez leurs parents pour la compagnie – et la bonne cuisine. Parlez d’un scénario apocalyptique…

Aimants mais amants

D’autres vivent la solitude plus sereinement. Ils l’ont apprivoisée jusqu’à l’estimer, en doses régulières, indispensable à leur équilibre. Je suis de ces animaux: sociaux à tendance sauvage, aimants mais amants du silence. Bien sûr, les taquineries des collègues manquent et les apéros n’ont pas la même saveur en visioconférence.

Pour le reste, je m’accommode sans trop de peine des soirées quarantaine – zapper du TJ à l’intrigue d’une série islandaise, parler à haute voix en faisant les cent pas, comme le méchant d’un dessin animé, écouter le pianiste du dessus répéter Money, Money, Money d’Abba, chantonner avec lui, colorier un mandala (il paraît que c’est le nouveau chic).

Mais il n’y a pas qu’une quelconque disposition naturelle ou l’aspect temporaire de cet isolement qui le rendent plus supportable. Non, il y a autre chose encore – quelque chose d’indescriptible, de troublant. Un frémissement qu’on sent flotter dans l’air à 21h, entre les vibrations des applaudissements. Qu’on devine dans les hochements de tête imperceptibles échangés avec ses voisins d’immeuble, ou dans ces vidéos d’inconnus dansant en simultané sur des tubes affreux. Un sentiment de galère, de destin commun. De collectivité.

Pas tous égaux

Nous ne sommes pas tous égaux face à la pandémie et dire le contraire peut sembler naïf voire démago. Pourtant, c’est un fait: je ne me suis jamais sentie aussi reliée au reste de mon espèce que durant cette crise. Pas aussi essentielle qu’une infirmière ou qu’un nettoyeur, pas aussi déterminante qu’un décideur, mais inextricablement partie d’un tout, pièce d’un gigantesque puzzle, comme celui qui patiente sur le tapis du salon.

Le nouvel ennemi

Je n’étais pas née en 1939 et n’apprécie pas particulièrement les métaphores guerrières, mais je commence à comprendre le sens de «faire front». Il nous fallait donc un nouvel ennemi, aussi microscopique soit-il, pour repenser la société comme une somme de singuliers, mus par la même force, la même résilience. Reste à espérer que ces fils invisibles résistent, car d’autres défis tout aussi pharaoniques restent à relever. Et d’ici là, ils sont franchement bons pour le moral.


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Face au virus, le détachement