Etes-vous un chaud lapin ou souffrez-vous d’un trouble de l’hypersexualité? Cultivez-vous votre spleen ou nécessitez-vous des soins pour dépression? En un mot: êtes-vous malade ou sain d’esprit? Mais surtout: qui en décide?

Perplexité: il existe une «bible» mondiale du diagnostic psychiatrique (à peine concurrencée par la nomenclature de l’OMS). Et ce livre des livres, ce DSM dont la cinquième mouture vient d’être rendue publique, est produit, depuis soixante ans, par la seule Association américaine de psychiatrie. Or, ce petit groupe de praticiens étasuniens, qui entretient d’excellents rapports avec l’industrie pharmaceutique, a créé une sorte de monstre classificatoire, qui génère, à chaque version, davantage de pathologies, lesquelles sont bien sûr appelées à rencontrer «leur» médicament. Le DSM est le fer de lance, sur son terrain, d’un vaste mouvement: celui de la médicalisation de nos existences.

Tous les éléments sont réunis pour nous permettre de crier au complot étranger sur fond de grand capital. Mais il faut l’admettre: cela ne suffirait pas à expliquer le succès du DSM et de ce qu’il représente. Personne ne nous force vraiment la main. Toutes ces pathologies nouvelles, avec leur nom scientifique, nous rassurent et nous arrangent.

D’abord, l’étiquetage semble avoir, sur l’anxiété de ceux qui souffrent, un effet calmant. Mais il permet aussi de documenter les arrêts de travail, d’étayer le remboursement des médicaments et celui des traitements. Avec un sentiment de légitimité que nous n’aimons pas voir remis en cause, et qui n’a pas à l’être.

Mais quelque chose, dans la logique de notre aspiration au bien-être, s’emballe et nous échappe. Bientôt, selon les critères de la psychiatrie mondialisée, la planète comptera une majorité d’habitants psychiquement souffrants. Ce sera peut-être l’occasion de retrouver la sagesse que l’on prête traditionnellement aux fous. De dégager, dans ce qui nous arrive, notre part de liberté. Sans oublier de renouer avec la poésie douce-amère de la vie.