Revue de presse

Notes de frais: balade médiatique à Genève, sous les ors de la République

La Cour des comptes vient de dénoncer la légèreté avec laquelle ont agi les élus du Conseil administratif de la ville en matière de débours privés/publics. Largement de quoi scandaliser les éditorialistes de la place

Les bras des éditorialistes leur en tombent. Avec les dérives et le mauvais usage des deniers publics sur lesquels il pointe un doigt très critique, bien accablant se révèle être l’audit des frais professionnels du Conseil administratif de la ville de Genève, dévoilés hier par la Cour des comptes. Celui-ci dénonce l’absence de règles claires fixées par la ville, mais aussi le manque de vérification du bien-fondé de ces frais de bouche, de gosier, de déplacement ou de téléphone.

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«Du champagne à 6 heures du matin dans un palace; de l’alcool fort en boîte de nuit; des trajets en taxi aux petites heures entre des lieux privés, et l’on en passe… Le lien entre ces activités hautement nécessaires au bien-être des citoyens? Toutes ont été payées par les braves contribuables de la Ville de Genève, merci beaucoup», ironise Frédéric Julliard, le rédacteur en chef de la Tribune de Genève.

«Le plus effarant, selon lui, ne réside peut-être pas dans les dépenses elles-mêmes, mais dans la réaction des élus placés face à leurs responsabilités. Les magistrats multiplient les explications tarabiscotées, de la confusion visuelle entre deux cartes de crédit à la négociation, pendant deux ans et demi (!), d’un abonnement téléphonique moins cher.» Alors, il y a un risque, réel, «celui de conclure au «tous pourris», alors que les magistrats ne sont pas dans le même panier». Les fautifs doivent donc «prouver rapidement qu’ils ont changé leurs pratiques. Les demi-mesures, comme les demi-aveux de Pierre Maudet en leur temps, ne passent plus.»

Laura Drompt, dans Le Courrier, élargit la problématique aux récentes accusations lancées contre le Conseil d’Etat vaudois, car elle «ne sait plus où donner de la tête sur le pourtour lémanique». «Dépenser trop est une chose. Confondre son propre argent et les deniers publics en est une autre. Surtout lorsqu’on touche un salaire de ministre. Qu’est-ce qui est grave ou pas? Les règlements restent trop imprécis pour y répondre. Cadrons donc ces pratiques tout en laissant à nos représentants les moyens de travailler correctement. Car, dans tous les cas de figure, la probité de nos élu-e-s est remise en question. Qu’il s’agisse de craintes quant à leur indépendance ou à leurs compétences de gestionnaires.»

«Parmi les exemples jugés problématiques par l’institution, les coûts de téléphonie mobile de Guillaume Barazzone» – «bling bling», dit 20 minutes. Ils «se sont élevés à 17 315 francs, un montant cinq fois supérieur à la moyenne de ses autres collègues sans aucun autre motif que de la convenance personnelle», lit-on sur RTS Info. Mais «les élus de la ville de Genève sont-ils mieux lotis qu’ailleurs»? Regardons la comparaison avec la municipalité de Lausanne dans le journal TV de 19h30, jeudi:

«Visiblement», sur cette affaire, l’ambiance n’était «pas au beau fixe» entre le Conseil administratif et la Cour des comptes, fait remarquer de son côté Radio Lac. L’audit évoque un refus initial d’accéder aux données ou encore la volonté de la ville d’imposer un avocat pendant les entretiens. L’exécutif réfute toute opposition. La Cour persiste et signe. Elle écrit: «Contrairement à ce qu’affirme le Conseil administratif, cette mission ne s’est pas du tout déroulée en toute sérénité.» Selon son président, Stanislas Zuin, «la Cour a dû durcir le ton» pour obtenir l’accès aux données. «Les tensions sont palpables.» Largement de quoi justifier l’expression employée par la TV locale Léman Bleu, «une bombe politique»:

Conclusion: «De qui se moque-t-on?» C’est le titre du post de blog de Raphaël Leroy sur le site de Radio Lac. «Il faut être clair: nous serions en Suède, le rapport de la Cour des comptes […] ne resterait pas sans conséquence politique. Esther Alder et Guillaume Barazzone, au minimum, seraient contraints de quitter leur poste. Les conclusions de l’audit rendu ce jeudi sont ahurissantes. Dans le privé, elles seraient rédhibitoires pour n’importe quel employé ou cadre. […] Comment peut-on régler une addition au petit matin comprenant une bouteille de champagne sans imaginer que l’on commet un impair? Comment peut-on prôner la mobilité douce à longueur d’année tout en usant et abusant du taxi pour des petits trajets au centre-ville? C’est simple, c’est un scandale.»

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Et d’ajouter: «Les représentants de l’Etat ont un devoir d’exemplarité. Et ce n’est pas une loi ou un règlement qui doit le guider, mais son sens de l’Etat. Il est consternant que les uns et les autres se cachent derrière l’absence de règles pour justifier leurs excès. De Gaulle lui-même payait ses factures d’électricité à l’Elysée sans y être obligé par un quelconque texte. On est en droit d’attendre de nos dirigeants une probité morale à la hauteur de notre République.» Et pas seulement de «serrer les fesses»:

On aurait aussi tort de croire que cette sombre affaire n’intéresse pas au-delà de la Versoix. Elle est même en passe d’accéder au palmarès des meilleures Genfereien. Outre-Sarine et outre-Gothard, on en parle aussi bien dans le Bote der Urschweiz que dans la Neue Zürcher Zeitung ou l’Aargauer Zeitung, et dans La Regione Ticino. La radio Info 3 de la SRF y a également consacré un sujet de plus de 3 minutes:

Enfin, s’il en est un qui prend de la hauteur dans cette triste affaire, c’est bien Pascal Décaillet, sur son blog «Liberté», hébergé par la Tribune de Genève. «Au lieu de constamment s’étrangler de déception face aux élus, demandons-nous plutôt si nous allons encore avoir éternellement besoin d’élus», écrit-il. Et d’en appeler à «un monde sans notes de frais. Un monde sans Nomenklatura. Un monde délivré des oligarques et des corps intermédiaires. Un monde où chaque citoyenne, chaque citoyen, à la fois fragment et totalité de la nation, participerait activement à dessiner le destin du pays.»

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