Revue de presse

Nouveau jour «J» en Catalogne autour de Carles Puigdemont

Le suspense reprend ces mardi et mercredi dans la partie d’échecs entre Barcelone et Madrid. Trois scénarios semblent possibles: le forcing, la mort politique du leader ou… la poursuite de la crise

La Catalogne et l’Espagne vont vivre ce mardi une nouvelle journée de tension politique, alors que les indépendantistes catalans maintiennent leur projet d’investir à la présidence Carles Puigdemont à l’issue d’un débat interdit par le Tribunal constitutionnel espagnol qui doit commencer dans l’après-midi, rapporte l’Agence France-Presse (AFP). Le président destitué est le seul candidat à la direction de la région, et un parlement catalan sous haute sécurité doit débattre de cette candidature cet après-midi. Mais les juges de Madrid ont déjà annoncé qu’en cas d’investiture à distance par vidéoconférence ou par Skype, le vote ne serait pas valable.

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Pendant ce temps, ses partisans manifesteront aux abords de la chambre, invités à arborer des masques à l’effigie de leur chef de file. Mais on ignore si le véritable Puigdemont sera parmi eux ou s’il fera une apparition surprise devant les élus, au risque d’être arrêté pour «rébellion» après trois mois d’exil volontaire en Belgique. Selon le Tribunal, le leader catalan est censé demander en personne au juge chargé de l’enquête l’autorisation de se présenter devant la chambre législative de Barcelone. Ce, alors qu’en principe elle doit respecter un délai légal s’achevant mercredi pour une session d’investiture.

Résultat des courses, l’atmosphère reste extrêmement tendue entre le gouvernement et les indépendantistes, sans aucune amorce de dialogue, alors que chacun campe sur ses positions. «Un homme en fuite, un homme qui a prétendu liquider de manière unilatérale la souveraineté et l’unité nationale ne peut être président de rien», a déclaré lundi le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, à la radio Cope:

Un señor fugado de la Justicia no puede ser presidente de nada

Les indépendantistes veulent pour leur part rendre le pouvoir à Carles Puigdemont, par «dignité». Et ils ont crié au scandale en lisant dans le quotidien El País un article évoquant des membres du gouvernement central qui ont fait pression sur plusieurs magistrats du tribunal constitutionnel pour qu’ils soulignent la «gravité» d’une éventuelle investiture de Carles Puigdemont, ce qui pose tout de même un petit problème de séparation des pouvoirs dans un Etat dit démocratique:

Un scénario possible est que le nouveau président du parlement régional, Roger Torrent, laisse s’ouvrir la session avant de considérer que l’investiture n’est pas possible à distance et de clore les débats. Une autre possibilité est qu’il désobéisse aux juges de Madrid, au risque de poursuites pénales, et investisse le «hors-la-loi». Enfin, il peut aussi choisir de gagner du temps en repoussant la séance, sous la pression de certains indépendantistes modérés qui estiment désormais ouvertement qu’il est temps de «sacrifier» Carles Puigdemont pour permettre à un nouveau gouvernement régional de prendre ses fonctions et mettre fin à la mise sous tutelle de la Catalogne. Avec le risque, cette fois, de déclencher de nouvelles élections législatives.

Il devient par ailleurs un peu gênant pour Carles Puigdemont que le «parti frère» nationaliste flamand, la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), continue à manifester en Belgique une solidarité sans faille à son égard: «J’ai toujours beaucoup de sympathie pour des gens à qui l’on a interdit de s’exprimer, surtout s’il s’agit d’opinions politiques «paisibles». Je ne comprends pas pourquoi on en arrive à emprisonner pour des opinions», explique à l’AFP l’élu nationaliste flamand Lorin Parys. Une photographie d’un de ces moments de «convivialité» catalano-flamande, publiée sur Twitter, avait d’ailleurs mis le feu aux poudres en novembre dernier:

De plus, le parti d’extrême droite Vlaams Belang a aussi défendu devant le parlement flamand une motion exigeant la reconnaissance de la Catalogne indépendante, rejetée par tous les autres partis. Pour cette formation, la crise catalane relève d’un délicat exercice d’équilibrisme, entre la défense de son ADN nationaliste et la retenue diplomatique qu’implique sa participation au gouvernement, conduit par le libéral francophone Charles Michel. Cela n’empêche pas certains de s’en prendre avec virulence à l’Espagne, comme l’eurodéputé N-VA Mark Demesmaeker, qui a accusé «la mafia politique espagnole» d'«intimider» Carles Puigdemont.

Du coup – et après les moult péripéties intervenues depuis le référendum du 1er octobre dernier – les chances de succès semblent «très minces», selon le site de Courrier International, même s'«il tient à tout prix à être investi», afin d'«obtenir une «caution démocratique» pour continuer à défendre ses idées en Europe». Une caution qu’il voit renforcée en cas de révocation par Madrid, explique le quotidien catalan La Vanguardia.

Une arrestation «indoors»?

D’où ce dilemme: pour être investi, il lui faut quitter la Belgique, passer les contrôles accrus au poste-frontière de La Jonquera et rentrer à Barcelone, où il serait même possible – selon des spécialistes du droit constitutionnel consultés par le quotidien ABC de l’arrêter à l’intérieur du bâtiment parlementaire. Dans un pays démocratique, «il va sans dire que prendre une telle décision serait extrêmement délicat et politiquement désastreux» pour Mariano Rajoy.

Suspense, donc. Mais, quoi qu’il arrive, estime El País, «les fidèles du processus d’indépendance savent qu’il n’y aura pas d’indépendance, ni à court ni à moyen terme, et qu’il faudra s’accommoder d’une république fantôme». Une «république» qui peut décider, ces mardi et mercredi, de «pousser Madrid au crime», de «tuer» son ex-président ou… de ne rien décider.

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