L’Association suisse de politique étrangère vient de publier La politique extérieure suisse au défi du XXIe siècle, un essai sur la situation de la Suisse dans le monde. Confié à une douzaine de spécialistes, l’ouvrage montre la centralité de la question européenne pour la Confédération et les risques majeurs qu’elle encourt à ne pas savoir trancher entre tradition intérieure et nécessités extérieures. Deux des auteurs du livre, Pascal Sciarini et Matthias Oesch, résument pour Le Temps leurs vues de chercheurs en sciences politiques et en droit sur cette question. Notre chroniqueur François Nordmann, membre du comité consultatif du livre, y joint sa propre réflexion.

La diplomatie – la défense des intérêts de souveraineté d’un Etat par la négociation – a depuis longtemps débordé le champ traditionnel de la géopolitique ou du droit international. Elle s’est d’abord élargie à la sphère économique. C’est le premier des grands sujets thématiques dans lesquels la Suisse excelle. Parmi les principales lignes de transformation du système international qu’identifient Thomas Gomart et Martin Briens dans la revue Politique étrangère figurent les contraintes environnementales – avant tout, le dérèglement climatique, objet à la fois de coopération internationale et de compétition interétatique, ainsi que l’accélération technologique et le numérique.

Pour ce qui est de l’environnement, l’action internationale de la Suisse s’exerce d’abord depuis le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC); le Département des affaires étrangères a la responsabilité de mettre en œuvre l’Agenda 2030 des Objectifs du développement durable à travers les programmes de la Direction du développement et de la coopération. Dernièrement, sous l’impulsion du conseiller fédéral Ignazio Cassis, le DFAE a pris des initiatives dans le domaine de la science au service de la diplomatie anticipatoire et dans celui de la diplomatie numérique. Deux ambassadeurs chargés de ces questions ont été nommés. Un rapport stratégique sur le numérique a été publié à la fin de l’année dernière. Une nouvelle stratégie pour la diplomatie scientifique est annoncée pour 2022.

L’enjeu du cyberespace

Prenons le document sur le numérique: l’Etat veut naturellement utiliser le cyberespace pour y projeter ses intérêts et ses valeurs, en influencer le cours et la gouvernance. Il n’en a pas le monopole: la société civile y est très présente, à la fois l’opinion publique connectée qui l’utilise et les organisations privées qui cherchent à le policer. La numérisation est devenue un facteur capital de l’activité des entreprises: il s’agit d’assurer l’égalité de traitement entre les acteurs mais aussi la sécurité des échanges. C’est aussi le terrain des cyberattaques, de la désinformation, de la propagande, du cyberespionnage et de la cybercriminalité. L’ONU de son côté mène une action propre à sauvegarder l’accès multilatéral aux technologies de pointe et à en renforcer la diffusion en comblant le fossé numérique (40% de la population mondiale ne dispose pas encore de l’internet).

Le rapport, de grande qualité, expose la nature des problèmes que posent le développement du numérique en général et la position de la Suisse en matière de gouvernance et d’utilisation des nouvelles technologies. On sait que les régimes autoritaires cherchent à contrôler l’accès et le contenu des communications sur internet, tandis que les pays démocratiques sont attachés à la liberté des échanges. L’Union internationale des télécommunications, chargée des infrastructures, est le théâtre de l’affrontement entre ces deux conceptions.

Médiateur numérique

Certains ont proposé une nouvelle Convention de Genève pour réguler l’espace numérique: Berne s’y oppose, car les principes du droit international existant sont suffisants à cette fin s’ils sont appliqués dans leur intégralité. La Suisse plaide pour une approche modérée. Il ne s’agit pas d’entraver l’essor des nouvelles technologies mais de discipliner le comportement des acteurs.

Elle entend exploiter tout le potentiel de la numérisation pour la coopération au développement et la consolidation du système multilatéral, en soutenant notamment les efforts du secrétaire général de l’ONU. Elle veut offrir sa médiation entre les différentes tendances qui se font jour dans la communauté internationale. Elle veut surtout positionner la Genève internationale comme l’un des centres de la gouvernance de l’espace numérique, en facilitant l’action des organisations internationales. C’est une nouvelle dimension qui s’ouvre à la politique extérieure de la Suisse au XXe siècle.



La Politique extérieure suisse au défi du XXIe siècle, sous la direction de Thomas Bernauer, Katja Gentinetta et Joëlle Kuntz. Editions Slatkine, 244 p.

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