Revue de presse

Nouveaux tours de vis en Turquie, où la peur s’érige en système

Arrestations en masse, censure et contrôle des médias, répression contre les pro-Kurdes: l’état d’urgence décrété par le président Erdogan depuis trois mois et demi donne au gouvernement d’Ankara de vastes droits

Un week-end presque ordinaire en Turquie. «Des milliers de personnes dans les rues d’Istanbul. […]. Rapidement, alors que le cortège tente de rejoindre le siège du Cumhuriyet, […], la police intervient. Tirs de grenades lacrymogènes, canons à eau, la foule est dispersée», résume Euronews. D’autres manifestations ont eu lieu, comme à Cologne et en Suisse. Ainsi qu’à Paris, où il y avait certes «moins de monde, mais les slogans [étaient] les mêmes: non à Erdogan et sa politique hostile aux Kurdes.»

Car un nouveau pas a été franchi: au sein du principal parti pro-Kurdes de Turquie, les deux coprésidents, Selahattin Demirtas et Mme Figen Yüksekdag, ainsi que plusieurs députés ont été arrêtés. Du coup, «muselé, dénigré par le pouvoir» – selon les mots du Figaro – le Parti démocratique des peuples (HDP) a annoncé dimanche se retirer de toute activité au parlement, pour protester contre «un niveau de répression sans précédent». La troisième formation du pays, avec 59 députés, ne participera ainsi ni aux séances parlementaires, ni au travail des commissions, a-t-elle précisé, en «réponse à la purge menée par le président Recep Tayyip Erdogan», dit Le Monde.

Les députés qui n’ont pas été arrêtés se consacreront à rencontrer leurs électeurs, allant «de maison en maison, de village en village et de district en district», pour ensuite formuler des propositions sur la façon dont leur parti peut continuer ses activités. Car le HDP «a une base plus large que l’électorat kurde. C’est un parti moderne qui défend les droits des femmes et de toutes les minorités, ce qui lui avait permis d’entrer au parlement lors des élections législatives de juin 2015», rappelle Radio France internationale après ce «coup de force».

Les neuf députés ont été placés officiellement vendredi en détention préventive en attendant leur procès. Ils sont accusés d’appartenir ou d’être liés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais le HDP a toujours nié farouchement être une vitrine politique pour le PKK, qui mène depuis trois décennies une lutte armée pour demander plus de droits et d’autonomie pour les Kurdes.

Sus à toutes les voix critiques

Ce vaste coup de filet survient après des semaines d’arrestations et de fermetures d’institutions dans les milieux kurdes et pro-Kurdes, à la suite du coup d’Etat avorté de juillet. Les pays occidentaux ont vivement réagi à ce nouveau tour de vis, disant de plus en plus clairement que le président Erdogan se sert de l’état d’urgence décrété après le coup d’Etat manqué pour réprimer, au-delà des comploteurs, toutes les voix critiques.

L’UE a notamment dit son inquiétude face à une évolution qui «fragilise la démocratie en Turquie» après avoir appris, selon Eurotopics, que la police avait aussi «violenté et torturé des détenus après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet». C’est ce qu’a affirmé l’organisation Human Rights Watch (HRW) dans un rapport de 47 pages publié il y a deux semaines et intitulé «A Blank Check: Turkey’s Post-Coup Suspension of Safeguards Against Torture» («Carte blanche: suspension des garanties contre la torture consécutive au coup d’État en Turquie»). L’état d’urgence instauré par le gouvernement est toujours en vigueur aujourd’hui. Les commentateurs, quant à eux, «font état d’un climat de peur en Turquie et déplorent que l’UE ne fasse pas davantage pression sur Ankara».

Erdogan: «Ça entre dans une oreille et ça ressort par l’autre»

Répondant à ces critiques, et notamment au quotidien allemand Bild qui le qualifie de «dictateur», Erdogan a affirmé que cela lui était «parfaitement égal». Cela «entre dans une oreille et ressort par l’autre». En attendant, Ankara «s’efforce de présenter l’état d’urgence comme une mesure antiterroriste on ne peut plus normale, en attirant notamment l’attention sur l’exemple français», déplore la Tageszeitung berlinoise.

Pour elle, «l’UE et les différents pays européens doivent réagir à la torture avec autant de fermeté que dans le débat sur un possible rétablissement de la peine de mort. Mais cela ne doit toutefois pas entraîner de rupture des négociations avec le gouvernement turc.» Car «l’indignation ne sert à rien si l’on n’est pas en mesure de faire pression. Et le seul moyen de pression consiste à préserver le dialogue et éventuellement à faire des propositions.»

«Un culte rétrograde de la personnalité»

A cela s’ajoute que samedi, neuf salariés de «Cumhuriyet» («La République»), dont son rédacteur en chef, ont aussi été placés en détention, accusés de liens à la fois avec le prédicateur Fethullah Gülen – accusé d’avoir ourdi le putsch raté – et avec le PKK. Asli Aydintasbas, un des rédacteurs de ce quotidien d’opposition (kémaliste) a d’ailleurs publié une tribune éloquente dans le Washington Post le 4 novembre. Extraits, choisis et traduits par Courrier international:

«Alors que j’écris ces lignes, mes compatriotes n’ont plus la possibilité d’utiliser les réseaux sociaux pour protester. Le fonctionnement de Twitter est perturbé, Facebook est inaccessible alors que des applications de messagerie instantanées comme WhatsApp restent bloquées. […] L’histoire de la Turquie est en train de devenir la saga déchirante d’une démocratie musulmane naissante qui tourne le dos à sa chance historique d’aller vers le progrès pour se contenter d’un modèle familier de despotisme au Moyen-Orient, et succombant à un culte rétrograde de la personnalité.»

D’autres ont choisi d’ironiser: «Je ne suis toujours pas en prison, mon frère», écrit par exemple Murat Yetkin sur le site du quotidien anglophone Hurriyet Daily News. Voilà qui résume assez bien «l’état d’esprit des journalistes en Turquie ces jours-ci».

A la lecture du fameux rapport de HRW, «Cumhuriyet» avait aussi écrit: «Des atrocités commises après le 15 juillet, qui obligent même les avocats à se taire, comme ce fut le cas dans les années 1970, 1980 et 1990, il y a de quoi s’inquiéter davantage aujourd’hui. […] Comment ne pas avoir peur [d’un gouvernement qui] supprime toute forme de justice, allonge la durée des détentions provisoires et interdit aux prisonniers de voir leurs avocats?»

«L’expérience nous enseigne la peur», en déduisait le quotidien d’Istanbul car «dans tous les pays où règne le fascisme, les avocats, qui encaissent des coups au même titre que leurs clients, ont peur de faire appliquer la justice et préfèrent se taire. […] Un silence qui favorise à son tour l’essor du fascisme. Le silence des masses devient rapidement le silence des victimes.» Rappelons que de facto, «plus de 35 000 personnes ont été arrêtées en Turquie depuis la mi-juillet», avait annoncé à la fin du mois d’octobre le ministre de la Justice.

Attaque à Diyarbakir

Certes, mais il y a aussi «plus de 100 000 personnes» qui ont «déjà été renvoyées ou suspendues», souligne Al-Jazira. Son site précise que «la Turquie a démis de leurs fonctions 10 000 fonctionnaires supplémentaires et fermé quinze […] organes de presse au cours du week-end» des 30-31 octobre.

Ce, sans oublier qu’une attaque à la voiture piégée, qui a tué 11 personnes vendredi 4 novembre à Diyarbakir, dans le sud-est turc à majorité kurde, a été attribuée par le pouvoir au PKK, avant que l’organisation Etat islamique ne le revendique via son organe de propagande, Amaq. Mais dimanche les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK), groupe radical ayant fait scission du PKK, responsable déjà de plusieurs attentats meurtriers, ont affirmé qu’il s’agissait d’un attentat-suicide mené par l’un de ses militants. De quoi en ajouter au chaos politique.

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