Tandis que l'Europe cherche à tâtons des réponses aux multiples questions que soulève le nombre croissant d'immigrés sur son sol, musulmans pour beaucoup d'entre eux, il est peut-être bon de s'intéresser à une ville un peu miteuse située en plein centre de l'Angleterre: Leicester. Entourée de champs vallonnés, Leicester était historiquement une petite ville industrielle prospère enracinée dans les traditions de la campagne anglaise. Les fermiers venaient vendre leur bétail et leurs chèvres dans les rues pavées au cœur de la cité médiévale, où les bâtisses victoriennes en brique rouge rappellent une époque moins complexe.

Mais le tableau a changé. Leicester est aujourd'hui une ville multiculturelle de 300000 habitants où les descendants des ouvriers du textile et des fermiers cohabitent avec des hindous, des sikhs et, de plus en plus, des musulmans du sous-continent indien, d'Afrique de l'Est et des Balkans.

Au cours des trente dernières années, les immigrés ont afflué à Leicester. Ils y étaient les bienvenus grâce à la politique progressiste des conseillers municipaux les plus influents de la ville qui avaient convaincu leurs concitoyens de la valeur d'un avenir multiculturel. Les nouveaux venus s'y sont construit une vie paisible, transformant Leicester en modèle de ville métissée réussie aux yeux du reste de l'Europe.

Pourtant, admettent ses dirigeants, Leicester doit maintenant faire face à de nouvelles dynamiques inquiétantes, notamment des revendications musulmanes toujours plus affirmées. Le succès du multiculturalisme dans cette ville est mis à l'épreuve par des tensions ethniques entre musulmans et hindous, par une immigration musulmane récente en provenance de Somalie et de Bosnie, et par un ressentiment grandissant au sein des communautés blanches les plus pauvres à l'égard des immigrés.

Ce dernier élément a pris une tournure plus dramatique dans une Grande-Bretagne où l'atmosphère a été alourdie par les attentats terroristes de Londres en juillet 2005. Pendant ce temps, le gouvernement local prévoit que Leicester – dont la population blanche est aujourd'hui d'environ 65% – pourrait devenir la première ville en Grande-Bretagne à majorité non blanche au début de la prochaine décennie. Cela ferait de Leicester un champ d'expérimentation encore plus important des efforts de l'Europe pour esquisser un projet de multiculturalisme incluant une place pour l'islam dans la société occidentale.

«Ce que vous voyez en apparence est assez fragile», prévient Manzoor Moghal, éminent dirigeant musulman de Leicester arrivé d'Ouganda dans les années 70 et devenu homme d'affaires à la force du poignet. «Différents courants menacent de faire voler tout cela en éclats.» Manzoor Moghal, président du Forum musulman, organisme faîtier traitant les affaires musulmanes de Leicester, est de ceux, nombreux, qui craignent que la coexistence pacifique de la ville ne soit menacée par le rythme du changement.

La transformation ethnique de Leicester a été ahurissante. Il y a trente ans, le spectacle d'un jeune garçon assis avec son grand-père auprès du bétail et des chèvres sur le marché était habituel dans cette ville. […] Aujourd'hui, les quartiers nord regorgent de temples hindous, de centres musulmans, de boucheries halal, de restaurants, de bijoutiers, de banques et de boutiques de vêtements indiens, pakistanais. […]

L'opposition locale à cette métamorphose a atteint son point culminant dans les années 1970 et 1980 lorsque les nationalistes manifestaient à travers la ville. Mais le gouvernement municipal de gauche, proclamant que l'avenir de la ville était multiculturel, y a répondu avec succès grâce à une politique progressiste, aujourd'hui encore attentivement à l'écoute des sensibilités culturelles des nouveaux arrivants. […]

Le conseil municipal a inclus des dirigeants étrangers dans une multiplicité de comités interethniques et interreligieux. L'intégration civique a été associée à l'intégration économique, car Leicester avait un réservoir de main-d'œuvre disposée à travailler dans ses usines de textiles et de chaussures, ses hôpitaux et autres domaines du secteur public. Une classe moyenne prospère d'entrepreneurs étrangers a vu le jour et s'est maintenant déplacée vers les banlieues plus vertes de la ville. «Certains se sont considérablement enrichis et ont acheté des hôtels et des terrains», dit Jiva Odedra, directeur de la Leicester Asian Business Association.

Résultat de l'intégration civique et économique: Leicester ne connaît pas la crispation de sa grande voisine Birmingham, où les affrontements entre bandes asiatiques et afro-caribéennes en octobre 2005 ont provoqué la mort de deux personnes et le désarroi des autorités. Lorsque, à l'été 2001, des émeutes raciales ont éclaté dans plusieurs villes du nord de l'Angleterre, Leicester est restée calme. «Leicester est une réussite», affirme Robert Colls, professeur de littérature anglaise à l'Université de Leicester. «En moins d'une génération, des gens de nombreuses ethnies sont venus vivre ici et il n'y a pas, il n'y a jamais eu, de désordres publics en dépit des tentatives des années 1970 pour les fomenter.»

A Leicester, les hindous ont traditionnellement dominé la politique issue de l'immigration, mais la population musulmane a augmenté au cours des dernières années grâce à un taux de natalité plus élevé et à une immigration plus forte; chacune des deux communautés représente actuellement environ 15% de la population de la ville. Les musulmans «commencent à avoir davantage de revendications», dit Paul Winstone, membre du conseil municipal.

Arrivé à Leicester dans les années 1960, il a œuvré contre les premières et brutales réactions racistes, c'est un témoin important et un inspirateur de la transformation multiculturelle de la ville. Les exigences nouvelles des musulmans sont variées: des écoles musulmanes, la liberté de porter leurs vêtements religieux sur leur lieu de travail ou de la nourriture halal dans les hôpitaux de la ville, ainsi qu'un plus grand pouvoir politique au sein du conseil municipal. Selon Paul Winstone, ce changement induit «le sentiment que les hindous vont quitter la ville, et les hindous ont été le moteur économique de Leicester».

L'autre danger qui menace l'équanimité de Leicester est le risque de résurgence de l'opposition blanche aux immigrants. En 2002, après les émeutes du nord, le conseil municipal de Leicester a commandé une enquête qui a révélé des niveaux d'hostilité inquiétants, et jusque-là insoupçonnés, au sein de la population blanche et ouvrière des quartiers pauvres envers ses voisins immigrés. La cause principale en était un ressentiment suscité par la supposée générosité des ressources publiques à l'égard des quartiers asiatiques. «La plus grande menace pour le multiculturalisme provient de la classe ouvrière blanche, car le multiculturalisme attire l'attention que les classes ouvrières blanches n'obtiennent pas», dit Trish Roberts-Thomson. […]

Encore aujourd'hui, Paul Winstone raconte que des extrémistes musulmans des villes voisines de Nottingham ou Derby ont occasionnellement tenté d'infiltrer les mosquées de Leicester, «mais ils se sont fait malmener et renvoyer», dit-il.

Robert Colls, de l'Université de Leicester, assure que, selon son expérience, il y a parmi les plus jeunes musulmans de Leicester une véritable aspiration à un enseignement plus éclairé et un rejet des islamistes radicaux: la conférence d'un professeur musulman sur la nécessité pour l'islam de connaître son époque des Lumières a attiré des centaines de jeunes.

Selon les experts, une des raisons pour lesquelles l'expérience multiculturelle de Leicester a si bien fonctionné dans le passé est que nombre de ses musulmans et de ses hindous sont arrivés indirectement par l'Afrique de l'Est, en provenance de pays comme l'Ouganda ou le Malawi, où les générations précédentes s'étaient installées. Lorsqu'ils sont arrivés à Leicester, c'était déjà des entrepreneurs urbanisés habitués à l'administration britannique. En revanche, des villes anglaises comme Bradford ont accueilli des milliers de musulmans venant directement de contrées rurales reculées du Pakistan.

Mais les tout nouveaux arrivants à Leicester – des Somaliens, des Bosniaques, des Kosovars – représentent un nouveau type d'immigration: des groupes plus petits, plus diversifiés, contrairement aux hindous et aux musulmans qui arrivaient en masse.

La nouvelle communauté la plus importante vient de Somalie, pays musulman. Plus de 10000 Somaliens se sont installés à Leicester au cours des deux ou trois dernières années, selon les chiffres fournis par le conseil municipal. Beaucoup sont venus des Pays-Bas où, se plaignent-ils, ils ne pouvaient trouver de travail et craignaient d'être dispersés à cause d'une politique du logement très stricte.

Jiva Odedra, de la Leicester Asian Business Association, affirme que certains Somaliens sont des professionnels hautement qualifiés et qu'ils s'intègrent facilement dans le milieu des affaires. Mais d'autres se sont établis dans les quartiers les plus pauvres du centre-ville, dans les rues miteuses situées derrière la gare, point de chute habituel des nouveaux arrivants les plus misérables et où, d'après Paul Winstone, certains se sont violemment heurtés aux Indiens de l'ouest. Trish Roberts-Thomson, qui a travaillé avec les Somaliens, raconte que la plupart d'entre eux sont profondément affectés par la guerre civile qui ravage leur pays, ce qui rend leur intégration plus difficile.

Dans cette nouvelle atmosphère fébrile, un débat s'est engagé – même ici, dans Leicester la multiculturelle – sur le degré d'assimilation qu'il faut exiger des immigrés. «Lorsqu'on veut vivre dans une société, lorsqu'on veut faire partie de cette société, on a l'obligation de s'y fondre», dit Manzoor Moghal, qui porte un impeccable complet-veston.

D'autres, comme Ibrahim Mogra, un des principaux jeunes imams de Leicester, adoptent une ligne plus dure et pensent que les musulmans doivent pouvoir vivre et travailler à leurs propres conditions. «Je ne veux pas vivre dans une Angleterre où ma culture serait de seconde zone», dit-il en accueillant le visiteur sur la petite terrasse de son appartement, dans le quartier majoritairement asiatique. Il porte un turban, une djellaba et une barbe. «Je me suis intégré du mieux que j'ai pu. J'ai presque tout fait.»

Ibrahim Mogra faisait partie du petit groupe de leaders musulmans appelés à rencontrer le premier ministre Tony Blair après les attentats de juillet. Il estime que la tenue traditionnelle musulmane devrait être acceptée sur le lieu de travail. […] Il traite aussi Tony Blair de «tyran oppresseur» à cause de sa politique en Irak et se montre tout aussi cinglant à l'égard de la politique occidentale de restriction du programme nucléaire iranien.

Des avis aussi contradictoires sur l'intégration illustrent la remise en question du modèle multiculturel ouest-européen qui parcourt actuellement tout le continent. La question reste ouverte: l'expérience des trente dernières années protégera-t-elle Leicester et cette ville restera-t-elle un phare pour le reste de l'Europe, ou les heurts entre populations apporteront-ils inévitablement le conflit dans cet endroit jadis paisible?

© 2006 IHT/iht.com

Trad. de l'anglais par Pilar Salgado

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