Editorial

Nouvelle Comédie: les atouts d’une direction locale

Genève aurait pu miser sur une star pour diriger sa principale scène. Elle a préféré parier sur deux artistes romands talentueux, l’actrice Natacha Koutchoumov et le metteur en scène Denis Maillefer. Et si c’était le bon calcul?

Un élan et une joie contagieuse. La nomination de l’actrice Natacha Koutchoumov et du metteur en scène Denis Maillefer à la tête de la Comédie de Genève est porteuse d’une immense promesse. C’est que la maison ne changera pas seulement de direction à l’été 2017. Elle basculera dans une autre ère. A partir de 2020, si les marteaux-piqueurs ne trahissent pas les attentes, elle dressera sa façade de verre au centre du quartier de la gare des Eaux-Vives. Avec ses deux salles, ses ateliers de construction ouverts sur la cité, son restaurant, elle sera le coeur allègre d’un morceau de ville inédit.

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La tentation était pourtant grande de propulser une star à la tête de ce vaisseau attendu depuis 1987 - près de trente ans, mais oui, ont passé depuis que le metteur en scène Matthias Langhoff a publié un fameux rapport. Un tel choix aurait donné d’emblée un standing au lieu. La Fondation d’art dramatique et son président Thomas Boyer en ont décidé autrement. Ils ont écarté des candidats de renom pour privilégier un duo romand. C’est le pari d’un aréopage de conseillers municipaux qui ont travaillé avec sérieux, aiguillés par quatre experts de premier plan, dont Thomas Ostermeier, le patron charismatique de la Schaubühne de Berlin.

Ce tandem local n’a pas seulement de l’allure, il a du souffle - même s’il n’a pas le carnet d’adresses de ses concurrents. Ses atouts? Il regarde naturellement vers l’extérieur, mais il n’ignore rien des moeurs d’ici. C’est cette connaissance qu’il faudra mettre à profit auprès du monde politique dans les trois ans qui nous séparent de l’ouverture de la Nouvelle Comédie. Le match promet d’être ardu. Il ne suffit pas d’investir plus de 100 millions dans la construction d’un bâtiment. Il faut pouvoir en assumer le train de vie. Et c’est là que le drame se noue: dans les quatre ans, la subvention de la Ville devra passer d’un peu plus de six millions aujourd’hui à 12 millions.

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Au Conseil municipal, beaucoup s’inquiètent de cette perspective. Le contexte n’incite pas à la dépense. Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer devront convaincre que l’enjeu en vaut la peine, qu’une grande scène privilégiant des formes d'aujourd'hui a de nombreuses retombées heureuses, comme le prouve à Lausanne le Théâtre de Vidy  C’est aussi parce qu’on leur prête ce pouvoir de persuasion qu’ils ont été choisis. Plus largement, ils devront montrer que le théâtre contemporain n’est pas réservé à une chapelle; qu’il peut être généreux, joueur, pénétrant, comme certains spectacles de Denis Maillefer justement. La partie n’est pas gagnée, tant le préjugé est grand - et parfois justifié.

De ces deux fortes personnalités, on attend donc qu’elles soient des ambassadeurs, qu’elle rendent, si ce n’est populaire,  du moins désirable, ce qui ne l’est pas toujours a priori. Le théâtre est une grâce, dit volontiers Natacha Koutchoumov. Parions qu’elle et son complice sauront la rendre partageable.

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