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A la lumière du récent vote des pays européens à l’ONU, on voit apparaître les fractures profondes qui traversent l’Union européenne sur le plan de sa politique étrangère. Les dissensions entre Européens ne peuvent que peser sur le rôle que l’Europe espère jouer dans le monde. Par le professeur d’histoire à IHEID, André Liebich
Au vote tenu à l’Assemblée générale le 29 novembre sur la reconnaissance de la Palestine comme Etat observateur non membre de l’ONU, l’écart entre la «vieille Europe» et la «nouvelle Europe» s’est manifesté dans toute son acuité. Quatorze anciens membres de l’Union européenne ont voté en faveur de la résolution accordant un nouveau statut à la Palestine. Neuf des dix nouveaux membres de l’UE se sont abstenus. Si trois pays de la «vieille Europe» – l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni – se sont ralliés au camp de l’abstention pour diverses raisons, le seul pays européen à voter contre la résolution, avec Israël, les Etats-Unis et une demi-douzaine de pays périphériques, était la République tchèque.
On peut proposer au moins trois raisons qui expliqueraient cette divergence entre les deux Europes, une divergence qui va au-delà des considérations tactiques ou conjoncturelles pour se fonder sur deux visions du monde et deux histoires contrastantes.
Premièrement, le travail de mémoire européen qui consiste, d’abord, à surmonter l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale n’a pas (encore?) abouti dans les pays de la «nouvelle Europe». Si l’Europe occidentale s’est confrontée aux horreurs de la dernière guerre il y a un demi-siècle – c’était même une prémisse de la construction européenne –, l’Europe ex-communiste s’est engagée sur cette voie seulement depuis une vingtaine d’années. Et, pourtant, la Deuxième Guerre a marqué la partie orientale du continent plus profondément qu’elle ne l’a fait à l’ouest. Quatre pays – la Bulgarie, la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie – faisaient partie de l’axe allemand. Les trois pays baltes ont perçu l’occupation allemande comme une libération du joug soviétique qui venait de leur être imposé. La Shoah s’est déroulée largement sur les territoires de la Pologne occupée et ce sont les Juifs est-européens qui en étaient les principales victimes. La Deuxième Guerre pèse donc sur le souvenir et la conscience des pays à l’est et les rend susceptibles à l’appel israélien de ne pas oublier ce passé tragique.
Deuxièmement, durant la période communiste, les pays du bloc soviétique étaient obligés de suivre une politique pro-arabe et anti-israélienne, au point que tous ces pays, à l’exception de la Roumanie, ont rompu leurs relations diplomatiques avec Israël après la guerre de 1967. Le rejet de cette orientation anti-israélienne forcée faisait partie du ressentiment éprouvé par les pays de l’Est à l’égard du «grand frère» qui limitait leur souveraineté. La satisfaction que «nos» Juifs – en effet, beaucoup d’Israéliens étaient d’origine est-européenne – imposaient des défaites cuisantes sur «leurs» Arabes était palpable dans les sociétés, sinon dans les instances gouvernementales, durant la période de la Guerre froide. Le fait que la Fédération russe d’aujourd’hui, donnant suite à la politique poursuivie par son prédécesseur soviétique, se retrouve au premier rang des grandes puissances pro-palestiniennes ne fait que renforcer l’orientation pro-israélienne de ses anciens satellites.
Troisièmement, l’image miroir de la méfiance est-européenne envers son grand voisin à l’est consiste en la politique largement pro-américaine des pays de la «nouvelle» Europe. Si la «vieille» Europe compte plusieurs pays neutres, aucun des pays de l’Est n’a hésité à rejoindre l’OTAN à la première occasion, avant même de rentrer dans l’Union européenne. Si seulement cinq anciens membres de l’UE ont participé à la coalition américaine en Irak, tous les pays de la «nouvelle» Europe y ont été. On se souvient aussi de la «Lettre de Vilnius»: une déclaration de solidarité inconditionnelle avec les Etats-Unis de la part de dix pays est-européens à la veille de l’invasion de l’Irak en 2003. Par ailleurs, la Pologne a fièrement assumé, avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni, la responsabilité pour une zone d’occupation en Irak. Si ces pays sont déçus du peu de contrepartie américaine, dans le domaine sensible des visas par exemple, ils restent fermement attachés à l’image très favorable des Etats-Unis, aussi bien ancrée dans la société que dans les esprits des cadres dirigeants actuels.
Reste le cas de la République tchèque, seul pays européen et un parmi seulement neuf des 193 membres de l’ONU à voter contre l’admission de la Palestine. Certes, les relations de Prague avec l’Etat hébreu sont bonnes, avec une coopération militaire qui va bon train et un antisémitisme historique moins marqué qu’ailleurs dans la région. La raison principale pour l’exception tchèque, toutefois, réside dans une volonté affichée de défier l’Union européenne. Si certains nouveaux membres de l’UE, mus par leur pro-américanisme et leur conscience historique, auraient peut-être souhaité se joindre à la minorité opposée à l’entrée de la Palestine à l’ONU, une solidarité européenne s’imposait. Or, la République tchèque, sous la présidence de Vaclav Klaus, ne craint pas de souligner son hostilité envers tout ce qui émane de Bruxelles. En témoigne le refus de Klaus et de son premier ministre à assister à la cérémonie de remise du Prix Nobel de la paix à l’UE cette année, une distinction que Klaus a qualifié de «blague tragique». Le vote de la République tchèque n’était donc pas seulement un vote contre la Palestine mais un vote contre l’Union européenne.
A la lumière du vote à l’ONU du 29 novembre, on aperçoit les lignes de fracture profonde qui traversent l’Union européenne sur le plan de sa politique étrangère. Si ce dossier est moins critique que les autres problèmes auxquels l’Union a à faire face actuellement, les dissensions qu’il provoque ne peuvent que peser sur le rôle que l’Europe espère jouer dans le monde.
A la lumière du vote à l’ONU, on aperçoit les lignes de fracture profonde qui traversent l’UE
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