Les augures se sont trompés. De tous bords, y compris dans les rangs bourgeois, ils avaient prédit une poussée de la gauche. Le maintien de la majorité rose-rouge-verte au Conseil d'Etat était jugé vraisemblable et le renversement du centre droit au Grand Conseil possible, même si peu probable. Au lendemain du deuxième tour de l'élection au Conseil d'Etat, le bilan est amer pour l'ancienne majorité gouvernementale.

Naturellement, chacun aura sa propre lecture des résultats. Pour ma part, j'ai le sentiment que la majorité des Vaudois et des Vaudoises ont voté en faveur d'une politique visant à l'amélioration de la situation générale du canton à long terme, au détriment de promesses, séduisantes dans l'immédiat, mais peu crédibles sur la durée. Ce faisant, les électeurs savent qu'ils n'ont pas choisi une voie facile pour autant. Voter en faveur de candidats soutenant un programme d'assainissement des finances cantonales, qui, sans en faire l'épouvantail caricatural brandi durant la campagne, implique tout de même un retour à l'équilibre budgétaire d'ici à trois ans, est le signe d'une prise de conscience et d'une véritable maturité politique.

De façon quelque peu provocatrice, je dirais que les Vaudois, après deux ans d'une expérience gouvernementale inédite, sont redescendus de leur nuage. Ils ont pour la plupart acquis la conviction que leur sort est lié à celui de leur communauté. Pour que le Vaudois se porte mieux, son canton lui-même doit se sentir mieux dans sa peau. D'où le souci, exprimé dans les sondages et jusque dans l'électorat de gauche, de rétablir la situation financière cantonale.

Mais les résultats électoraux ne sauraient s'expliquer par les seules préoccupations des Vaudois vis-à-vis de la collectivité. En tant qu'individus, ils sont eux-mêmes en butte aux difficultés de la vie quotidienne. Celles-ci ont essentiellement pour noms chômage et emploi. S'ils sont prêts à faire un effort, les citoyens de ce canton attendent des résultats de la part de ceux qui les dirigent. C'est dire si la nouvelle majorité sortie des urnes n'aura pas le droit à l'erreur.

La nouvelle équipe gouvernementale devra immédiatement se mettre à la tâche. Plusieurs priorités devront à mon sens être dégagées: élaboration d'un programme de législature, amélioration du fonctionnement du gouvernement, meilleure gestion des affaires de l'Etat et des relations avec la fonction publique, accélération du processus d'ouverture et de collaboration intercantonale, ainsi que renforcement de la présence et du rôle des Vaudois sur la scène confédérale.

Dès son entrée en fonctions, la nouvelle équipe gouvernementale devra s'atteler à l'élaboration de son programme de législature qui intègre les objectifs et les outils du plan d'assainissement. Il s'agira de communiquer à la population les orientations politiques du nouveau gouvernement, afin qu'il puisse être jugé sur pièces de son aptitude à les concrétiser. Ce programme de gouvernement devrait être présenté au Grand Conseil.

Le Conseil d'Etat sorti des urnes le 15 mars 1998 devra éviter les erreurs du passé. Clarté des objectifs, transparence des décisions, lisibilité de l'action politique et cohérence entre le discours et les actes seront indispensables. Cette ambition a pour corollaire la collégialité, plus que jamais nécessaire à l'action gouvernementale telle que la prévoient nos institutions. Elle permet la prise en compte de l'intérêt général, favorise le respect des minorités et rend crédibles les choix gouvernementaux.

La nouvelle majorité est convaincue que seul un Etat financièrement sain peut faire face à ses obligations, en particulier sociales. Or, à l'image d'un mille-feuille, l'Etat s'est construit par une superposition de tâches jamais remises en cause. La limitation des ressources financières oblige à des choix que l'opulence des années 80 avait permis d'éviter. Outil du redressement financier, mais également économique et social, le programme d'assainissement des finances cantonales consacre le retour à la prépondérance du politique en contraignant à des choix. Cela suppose pour les membres du Conseil d'Etat des risques accrus, mais également une chance de revaloriser le rôle du politique et de regagner la confiance de la population.

La tâche sera difficile, personne n'en doute. Près de 80% des dépenses de l'Etat touchent au social, à l'école et à la santé. Est-ce pourtant une raison pour renoncer et laisser filer le déficit? Certainement pas, car l'augmentation incontrôlée du poids des intérêts réduit de facto la marge de manœuvre financière dont dispose le Conseil d'Etat pour l'accomplissement des tâches essentielles. Nous devrons donc nous interroger sur la nature des prestations délivrées par l'Etat et sur la façon dont elles sont distribuées. L'instauration d'un véritable contrôle de gestion se fera parallèlement au développement des contrats de prestations. L'administration gagnera une autonomie de gestion pour la réalisation des objectifs déterminés par les politiques, en échange d'un contrôle de la qualité des prestations et d'un suivi dans l'usage qui est fait des deniers de l'Etat, notamment dans le domaine des subventions.

Parallèlement, il s'agira de fixer des priorités. Dans un contexte de stagnation des ressources, l'Etat ne peut plus prendre à son compte des tâches et des dépenses nouvelles, sans renoncer à d'autres plus anciennes. Au cours de la campagne, le centre-droite a clairement demandé un renforcement des moyens destinés à la formation, réclamé un moratoire sur l'augmentation des normes et des aides sociales, défendu une maîtrise des coûts de la santé, postulé un retrait financier de l'Etat cantonal de domaines non prioritaires, et plaidé pour une nouvelle répartition des tâches entre les différents niveaux de collectivités publiques. S'agissant de ce dernier point, il est urgent en effet de réapprendre à travailler ensemble sur une base de confiance.

S'il n'était que l'affaire de quelques-uns, le redressement du canton n'aurait aucun sens. Il doit profiter à l'ensemble de la population. Or, un canton sain financièrement et crédible politiquement est un canton attrayant et attractif. Attrayant parce que séduisant, attractif parce que compétitif. La marge de manœuvre immédiate des collectivités cantonales en matière de création d'emplois est relativement ténue. En revanche, elles peuvent faire beaucoup pour créer un environnement motivant qui, lui, favorisera la création ou l'arrivée de nouvelles entreprises. C'est en cela que les Vaudois profiteront du retour de leur canton au premier plan et c'est en cela qu'ils ne regretteront pas leur choix électoral.

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