D'un côté, les représentants des régions qui ont bénéficié et bénéficient encore des actuelles mesures d'aide au développement infrastructurel et économique. De l'autre, ceux qui croient que les régions périphériques doivent désormais assurer leur développement en tirant profit du dynamisme des grandes agglomérations urbaines. Telle est, simplifiée, la ligne de fracture qui marque le débat sur la prochaine réforme de la politique régionale de la Confédération.

Nouvelle querelle des Anciens (ruraux) et des Modernes (urbains)? Des tenants du statu quo et des adeptes du progressisme? Non. Le débat oppose en fait les partisans d'une politique adaptée aux différentes catégories régionales et ceux qui conçoivent la politique régionale comme un seul ensemble intégré. Les premiers faisant aux seconds le reproche justifié de ne pas considérer que la notion de région est diverse et que les mesures d'aides doivent épouser cette diversité.

Non seulement la problématique des grandes agglomérations – jusqu'alors cruellement sous-estimée et intégrée à juste titre dans le projet de nouvelle politique régionale (NPR) – est fondamentalement différente de celle des régions périphériques, mais encore les périphéries elles-mêmes sont-elles diverses. Dans la thèse qui veut rattacher le développement des périphéries à celui des centres économiques des agglomérations, il paraît essentiel de distinguer les zones périurbaines et rurales de plaines des zones préalpines et alpines.

Ces dernières souffrent à l'évidence d'un facteur d'éloignement géographique beaucoup plus aigu et d'une accessibilité restreinte. Il suffit pour s'en convaincre de consulter la carte des régions métropolitaines (ou «régions fonctionnelles») concoctée par Avenir Suisse (LT du 15.02.2005): une région pourtant pas si reculée comme la Gruyère, pourtant traversée par l'autoroute A12, échappe tant à la région lausannoise qu'à la bernoise et partage l'infortune d'être reléguée dans la terra incognita des laissés-pour-compte avec l'ensemble de l'Arc alpin, la chaîne du Jura, les deux Appenzells et bonne partie des cantons de Lucerne et de Saint-Gall. Or, s'il est pertinent d'encourager les projets et réseaux transversaux de développement entre les grandes agglomérations et leurs sphères périphériques d'influence, il est illusoire de croire que les régions de montagne pourront bénéficier concrètement de la dynamique de centres économiques urbains trop éloignés (on parle, rappelons-le, de Genève, Lausanne, Berne, Bâle, Zurich et Lugano). Par conséquent, diminuer de près de la moitié les fonds actuellement alloués à l'aide aux investissements dans ces régions de montagne revient à mettre un frein fatal à leur développement forcément endogène.

Dans la nouvelle politique régionale, le renouvellement – qui n'exclut pas des adaptations – d'un instrument aussi efficace que la loi sur les investissements dans les régions de montagne (LIM), menacée de suppression, constituera donc une mesure indispensable pour ces régions. On relèvera à ce titre que c'est précisément la recommandation, fût-elle assortie de nuances, des auteurs (Université de Saint-Gall et EPFL) du rapport d'évaluation de la LIM.

Un autre présupposé théorique (voire idéologique) dont l'actuel projet de NPR et ses partisans se rendent peu ou prou coupables consiste à opposer l'aide aux investissements en infrastructures de base et le soutien à des projets innovateurs de développement socio-économique. Ces deux types d'investissements sont également soutenus depuis la révision de la LIM en 1997, mais la menace plane désormais clairement sur les premiers.

Là encore, quoi qu'en pensent les idéologues qui sortent leur revolver lorsqu'ils entendent le mot «infrastructure» (mais qui ne se soucient guère, il est vrai, des régions périphériques), la réalité têtue du terrain démontre qu'un tel désengagement mettrait en péril le développement de nombreuses régions. Car s'il est pleinement justifié de se focaliser sur les projets de développement socio-économique là où le rattrapage infrastructurel a été réalisé, on imagine avec peine que de tels projets puissent voir le jour dans les régions qui souffrent encore de manques importants en infrastructures.

D'autre part, ce serait oublier un peu vite qu'une infrastructure peut se révéler être en soi un projet innovant porteur de développement économique. La station de Charmey, dans le canton de Fribourg, en fournit un exemple probant. Dépendant de façon prépondérante de l'économie touristique, elle a pu se doter, grâce aux crédits LIM, d'une centrale de chauffage à distance utilisant le bois dont la commune, gros propriétaire forestier, regorge.

Cet investissement, répondant dans un premier temps à un objectif de développement durable par l'utilisation d'une énergie renouvelable de proximité, a très rapidement permis à la commune de concrétiser un ambitieux projet de développement économique et touristique: la création, en partenariat avec un grand groupe français, d'un centre thermoludique devisé à 20 millions de francs (dont 6 millions en crédits LIM), doté de trente emplois, et qui mise sur une fréquentation annuelle de 200 000 visiteurs. Sans cette centrale de chauffage, le projet de ce centre thermoludique consacré aux plaisirs de l'eau et du corps – qui ouvrira ses portes en 2006 – aurait été trop coûteux en énergie pour être rentable. Or, cette centrale de chauffage n'aurait jamais été réalisée sans l'aide des crédits LIM.

Si la NPR néglige trop le potentiel de développement que représentent des infrastructures performantes, de nombreuses collectivités publiques risquent de passer à côté de projets futurs, en raison de leur incapacité à financer seuls des infrastructures innovantes qui sont bien souvent les conditions préalables au développement économique.

L'exemple de Charmey montre que les régions périphériques ne manquent ni de dynamisme interne, ni d'acteurs locaux, ni de projets d'avenir, ni de capacité à trouver des partenaires extérieurs. En revanche, pour donner corps à de tels projets, elles manquent souvent de moyens financiers. Et c'est précisément dans ce domaine qu'une politique régionale responsable et ambitieuse se doit d'accompagner ce dynamisme régional.

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