Il se passe quelque chose d’important en Allemagne ces jours-ci. La République fédérale est en passe d’endosser un rôle qu’elle s’était obstinément refusée à assumer depuis la réunification, et à vrai dire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale: prendre le leadership européen. Forte d’une expérience unique sur le continent et d’une popularité à son faîte en Allemagne, Angela Merkel s’apprête à forcer le destin en remodelant l’Union européenne afin de replacer le continent sur la carte du monde. Une prise de risque pour Berlin que seule la légitimité de la chancelière, qui quittera le pouvoir l’an prochain, permet.

Conjonction extraordinaire

Le basculement en cours s’articule autour du plan de relance économique européen et de son financement. Le principe d’une dette mutualisée entre les 27 Etats est désormais défendu par Berlin avec toutes les conséquences que cela implique en matière de gouvernance. Si ce scénario se concrétise, l’Europe fera un bond dans son intégration politique. Or ce n’est pas seulement Angela Merkel qui défend la nécessité de ce pas aujourd’hui, mais son parti, le plus grand d’Allemagne, les conservateurs de la CDU (les sociaux-démocrates y étant depuis longtemps favorables). Les déclarations de Wolfgang Schäuble, le week-end dernier, pour soutenir un plan franco-allemand de 500 milliards d’euros (et dont l’Allemagne sera le principal garant) écartaient les derniers doutes. Le parlement allemand, affirme son président et ancien tenant de l’orthodoxie budgétaire européenne, est derrière Merkel. Au nom de la solidarité européenne. C’est un tournant.

Une conjonction extraordinaire de facteurs favorise ce sursaut allemand: une crise sans précédent provoquée par la pandémie de Covid-19, le refroidissement des relations entre l’Europe et les Etats-Unis de Donald Trump, le défi enfin pris en compte posé par la Chine, un partenaire français germanophile à défaut d’être facile, la disparition du frein britannique, les appels à l’aide des grands pays du Sud et une chancelière qui peut convaincre le dernier quarteron de résistants d’un continent dominé par les partis conservateurs alors qu’elle s’apprête à prendre la présidence tournante de l’Union, le 1er juillet. On pourrait, là, déceler un mouvement de l’histoire, comme il s’en produit parfois.

Le risque du déséquilibre

C’est aussi un moment de vertige. Voici une bonne quinzaine d’années que l’Allemagne fait figure de locomotive économique du continent, un rôle qui lui permettait de faire la différence à Bruxelles en matière de politique financière et budgétaire. Mais Berlin, pour d’excellentes raisons liées à son passé, s’était prudemment abstenu jusqu’ici de pousser l’avantage pour en faire un instrument politique. Ou c’était à son corps défendant, comme face à la Russie. Sur le plan de la défense, Berlin prend grand soin de laisser Paris aux avant-postes. En assumant à l’avenir pleinement son statut de grande puissance européenne, et les responsabilités qui vont avec, l’Allemagne prend le risque de bouleverser bon nombre d’équilibres, à commencer celui instauré avec la France, aussi boiteux soit-il.

Les pro-européens, qui en appelaient à cette solidarité allemande, ont de quoi se réjouir d’une dynamique qui pourrait redonner une voix à un continent et à son modèle social-libéral, une voix nécessaire, et qui répond aussi à un besoin hors de ses frontières pour faire contrepoids au duopole qui s’installe entre Pékin et Washington. Mais cette Allemagne, si elle n’y prend garde, ne tardera pas à éveiller tous les fantasmes liés à l’éternelle question allemande: celle d’une nation trop grande au cœur du continent pour ne pas être perçue comme menaçante. C’est au nom d’une Europe plus forte que l’Allemagne de Merkel s’affirme comme elle ne l’avait plus fait depuis un siècle. Demain, il faudra plus que jamais penser l’Union au-delà des logiques nationales, pour s’assurer que le continent ne replonge pas dans les travers de son histoire mouvementée.


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