«Cette année, ce ne sont pas les restaurateurs qui vont déménager.» Cette petite phrase, lâchée comme une boutade au détour d’une conversation avec un professionnel de l’immobilier, ne fera pas sourire tout le monde. Mais elle s’applique assez bien au phénomène totalement contre-intuitif auquel on est en train d’assister.

Alors que l’économie suisse traverse l’une des plus graves crises de son histoire, que le nombre de chômeurs et de chômeurs partiels a littéralement explosé, que les menaces de faillites se multiplient, les Suisses, eux, semblent n’avoir jamais eu autant envie de s’offrir un plus beau logement.

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Un appartement plus grand, une maison ou – pourquoi pas – une résidence secondaire… En stand-by depuis deux ou trois ans, après une folle décennie de hausse, les prix de l’immobilier résidentiel reprennent l'ascenseur. La demande est comme redynamisée par le coronavirus.

Sur la forme, il y a une logique. Deux mois de semi-confinement et neuf mois de télétravail, ça pousse à réfléchir à sa façon d’habiter. Sur le fond, il est étonnant de constater que quelques mois de bouleversement – avec la perspective plus ou moins proche de bientôt en terminer avec ce virus – auront suffi à certains pour se lancer dans rien de moins que l’achat d’un logement. Est-ce déraisonnable? Indécent? Un luxe de (pays) riches?

Du côté des arguments rationnels, gardons en tête que les taux hypothécaires restent au plus bas. Emprunter sur dix ans à 1% n’est plus une rareté. Ce, d’autant plus que les prêteurs se livrent une féroce concurrence pour séduire les emprunteurs. En mal d’alternatives de placement, les banques et les assurances, auxquelles viennent désormais s’ajouter les caisses de pension, considèrent qu’un prêt à un ménage suisse, même à un taux à la limite de la raison, est toujours mieux qu’un taux négatif sur le marché des obligations.

De plus, bien que nous entendions davantage parler de celles et ceux qui traversent des difficultés, des centaines de milliers de travailleurs suisses ont conservé leur emploi et leur niveau de salaire. Qui plus est, ils ont économisé sur leurs vacances, sur les transports et… sur les sorties au restaurant. Une étude récente de l’OFS a démontré que sur 10 000 francs de revenus brut mensuels par ménage, 1900 francs sont dépensés dans les transports, les loisirs, les restaurants et les hôtels. Ces économies sont insuffisantes pour se permettre, tout à coup, de s’offrir un meilleur logement. L’argument qui fait pencher la balance est sans doute à trouver ailleurs que dans les calculs statistiques et conjoncturels.

Depuis le début de cette pandémie, nous avons tous été amenés à réfléchir, certes parfois aux avantages, mais aussi et surtout aux incohérences de notre vie quotidienne d’avant. Et soudain, c’est une évidence: bien vivre vaut mieux que beaucoup penduler.