Les nouvelles normes de la transparence

Les études sur la surveillance se penchent depuis plusieurs dizaines d’années sur les effets sociaux des technologies de l’information, en particulier le risque qu’elles représentent pour les libertés individuelles. Relativement négligées jusqu’à récemment, elles ont gagné en pertinence avec un nombre croissant d’affaires relevées par les médias. Dont celle d’un jeune journaliste, très actif sur les réseaux sociaux, inquiété par la justice pour une affaire de mœurs (LT du 24.01.2015). La question de savoir s’il était légitime de dévoiler son identité dans les médias a été le sujet d’un débat complexe qui a dû être pris en charge, lui aussi, par la justice. Cette question s’est posée aussi dans l’affaire SwissLeaks: certains médias ont choisi de publier des noms, d’autres pas, tel Le Temps. Le fait qu’une personne soit une personnalité publique, ou fasse des efforts pour le devenir, devrait-il la priver irréversiblement du droit à l’anonymat?

La vie privée est élastique

Chacun est libre de se positionner face à cette question plutôt complexe, mais il est utile de l’analyser sociologiquement avant de trancher. La vie privée n’est certes pas une valeur absolue. Elle est encore moins l’objet d’une définition univoque. En réalité, c’est une notion très élastique qui change de nature en fonction du contexte d’application. Par exemple, une femme qui va acheter du pain à la boulangerie ne s’offusquera pas qu’on lui demande le pain qu’elle veut. Elle sera un peu réticente à répondre si le boulanger lui demande sa taille de sous-vêtements. Ce ne sera pas le cas si la question lui est posée dans un magasin de lingerie, où il sera par contre jugé inapproprié qu’on lui demande si elle préfère le pain de mie ou le pain complet. La frontière entre les informations qui peuvent être dévoilées et celles qui doivent rester secrètes varie continuellement.

Dans le cas des réseaux sociaux, cette dynamique se complexifie. Alors qu’entre quatre yeux la régulation de l’information se fait à peu près spontanément, sur une plateforme numérique il est plus difficile d’identifier son audience pour trouver la juste mesure entre public et privé. Lorsque le réseau social est généraliste, comme Facebook, cela devient quasiment impossible. A qui s’adresse-t-on lorsqu’on publie des photos de vacances en famille? A ses amis, à ses collègues, à son patron, à des inconnus, à son partenaire, à sa maîtresse? En fait, à moins d’utiliser les listes de filtrage, à tous nos «amis». Le difficile équilibre entre sphère publique et sphère privée en devient des plus instables. Faut-il pour autant considérer que le fait de publier des informations, même en masse, sur un site internet impose une renonciation sans retour à sa vie privée? Rien n’est moins sûr.

La liberté est aussi une notion plus complexe qu’elle n’en a l’air. On l’oppose le plus souvent à la notion de contrainte. Pourtant, selon nombre d’historiens et de philosophes, l’une ne serait pas possible sans l’autre. Pour illustrer cette complexité, le travail de Michel Foucault sur la sexualité est très éclairant. Dans La Volonté de savoir (1976), il rappelle que la libération sexuelle des années 60 s’est inscrite dans un élan de protestation face à ce qui était présenté comme la répression sexuelle bourgeoise. Selon Foucault, cette libération est aussi à comprendre comme l’établissement d’une nouvelle technique de pouvoir qui a rendu obligatoire l’exposition au grand jour de la sexualité. Rapidement et au nom de la lutte contre la censure, il est devenu obligatoire de parler de sa vie sexuelle, puis petit à petit, à plus long terme et de façon plus durable, de se situer sur une échelle de pratiques, quelque part entre le normal et le pathologique; bref, de dire la vérité sur sa sexualité. Elle devient un enjeu de pouvoir et de gouvernement, un objet de planification sociale, un savoir scientifique qui permet l’établissement de ce que le philosophe appelle le «biopouvoir». La même tension s’observe déjà chez Rousseau, dans Le Contrat social (1762): «Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale (le peuple) y sera contraint par tout le corps: ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre.»

Forcer à être libre? Voilà une idée qui paraît bien étrange. Mais ne retrouve-t-on pas aujourd’hui la même tension avec la libération de l’information (personnelle, en particulier)? En étalant sa vie privée sur le Net, par exemple, l’utilisateur de Facebook jouit-il d’une fantastique liberté d’expression ou se soumet-il à un pouvoir qui l’incite à la transparence? Les deux sont difficilement dissociables: l’avantage des technologies de l’information est de pouvoir se rendre visible, et son désavantage, ce qui est paradoxal, également de se rendre visible. Ainsi, la libération de l’information s’est-elle accompagnée d’une contrepartie, à savoir une injonction toujours plus grande à être transparent. Pour le plus grand bonheur d’un Big Data assoiffé de données personnelles, qui nous promet quantité d’innovations et de merveilles.

Un panoptique sans murs

Faut-il pour autant comparer le Big Data à un Big Brother, en percevant la SmartTV de Samsung (autre affaire révélée récemment dans les médias) comme le télécran qui écoute et observe Winston Smith dans 1984? Ou alors comme un panoptique numérique, pour faire référence au modèle de Foucault dans Surveiller et punir (1975), repris de Jeremy Bentham (1791)? Pas vraiment.

Ou alors un panoptique sans murs. Car les prisonniers, par analogie les individus numériques, se surveillent entre eux. Surtout, il n’y a plus de dedans ou de dehors. On ne sort plus d’un panoptique pour entrer dans un autre (l’école, l’hôpital, l’usine, l’armée, la prison). Où que l’on soit et quoi que nous fassions, nous sommes visibles. Gilles Deleuze parlait d’une société de contrôle (1992), où chacun serait libre de circuler, certes, mais en s’étant (auto-)attribué un chiffre, un «mot de passe», qui permettrait son contrôle continu. Dire que Deleuze était visionnaire ne serait sans doute pas abusif.

Sociologue, Université de Lausanne. http://samicoll.worpress.com et sur Twitter: @elsamito

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