Revue de presse

La Nouvelle-Zélande innove avec son «budget du bien-être»

Fi de la croissance du PIB, et bienvenue aux grandes causes: la première ministre travailliste, Jacinda Ardern, veut faire passer son pays dans l’ère de la bienveillance et du bonheur. La presse s’interroge

De l’argent, beaucoup d’argent, pour la santé mentale, pour les enfants pauvres, pour la prévention des violences familiales, pour les hôpitaux et pour les trains… A l’autre bout du monde, les travaillistes néozélandais ont dévoilé hier le programme social sur lequel ils ont été élus en 2017. Et ça dépote. «Ce budget de bien-être montre qu’on peut être à la fois économiquement responsable et bienveillant.» Jacinda Ardern avait déjà recueilli des louanges pour sa compassion après les massacres dans des mosquées de Christchurch en mars, son empathie avec les familles.

Elle avait ensuite suscité l’admiration pour avoir, moins d’un mois plus tard, fait adopter une nouvelle législation interdisant les armes semi-automatiques en Nouvelle-Zélande. La travailliste a encore créé l’événement ces jours avec son projet de budget, dont la télévision publique néozélandaise reprend de larges extraits.

«Nous mesurons différemment la réussite de notre pays, a développé le ministre des Finances, Grant Robertson. Nous ne nous fions pas seulement au produit intérieur brut, mais aussi à la hausse du bien-être de notre peuple, à la protection de l’environnement et au renforcement de nos communautés. Le fossé entre les discours et la réalité, ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, entre les élites et le peuple, a fait le lit des populistes partout sur la planète.» Pas étonnant que Jacinda Ardern soit devenue «un modèle pour les sociaux-démocrates européens», comme l’écrivait le Tagesspiegel il y a deux semaines…

Il faut dire que le gouvernement prévoit un excédent de 3,5 milliards de dollars néozélandais (2,2 milliards de francs, 2 milliards d’euros) pour l’exercice en cours (juin 2018 à juin 2019) et le chiffre devrait avoisiner les 6 milliards de dollars néozélandais d’ici à 2022-2023. L’équivalent de 1,3 milliard de francs (1,15 milliard d’euros) devra améliorer les services de santé psychique sur cinq ans. «C’est très important pour moi, a confié Jacinda Ardern, citée dans le Guardian, presque chacun d’entre nous a perdu des amis, des membres de sa famille. Il est crucial que les Néozélandais puissent se faire facilement prendre en charge.»

Autres priorités de son gouvernement: la lutte contre les violences domestiques – «la police reçoit un signalement toutes les quatre minutes, rappelle aussi le Guardian, c’est un des pays les plus mal notés de l’OCDE en matière de violences familiales et sexuelles». Pour Jacinda Ardern, c’est «un des sujets les plus graves et honteux du pays».

La lutte contre la pauvreté des enfants – portefeuille dont Jacinda Ardern est responsable – recevra quant à elle plus de 1 milliard de dollars. «Nous ne pouvons ignorer le stress et les tensions que le dénuement matériel cause à nos familles, a expliqué la ministre, citée dans Le Monde. Quand nos enfants vont mieux, nous allons tous mieux.» De fait, toute nouvelle dépense budgétaire devra, pour être acceptée, faire avancer une de ces cinq priorités: la lutte pour la santé mentale, la réduction de la pauvreté infantile, la réduction des inégalités subies par les Maoris et les peuples des îles du Pacifique, la transition numérique et la transition vers une économie durable à faibles émissions de carbone, ainsi que le rappelle le New York Times.

De nombreux titres de la presse étrangère tels que le Guardian, le New York Times ou encore Le Monde saluent l’ampleur du changement de vision: «C’est un moteur de vrai changement, explique ainsi un professeur de la London School of Economics au quotidien new-yorkais Aucun autre pays important n’a adopté le bien-être comme objectif de façon si explicite.» Et les réseaux sociaux sont extatiques.

«On part de bien trop bas»

En Nouvelle-Zélande cependant, les commentaires sont plus partagés. «Un effet d’annonce, il n’y a pas assez de professionnels pour assurer ces services», note par exemple un thérapeute interrogé par Radio New Zealand, même si le gouvernement envisage le recrutement de 1600 spécialistes de santé mentale. «On part de bien trop bas pour les familles et pour les insulaires, regrette aussi un spécialiste du travail social. Surtout, les enseignants n’ont pas trouvé dans ce budget de quoi les dissuader, et les grèves annoncées pour ces prochains jours vont avoir lieu. Un couac enfin: des médias ont découvert que la mannequin qui a posé pour la brochure d’information du gouvernement sur le «budget du bien-être» a… quitté la Nouvelle-Zélande, devenue trop chère pour y vivre.

C’est d’ailleurs la critique la plus vive qu’on trouve de ce «budget de bien-être» si prometteur: il repose sur des prévisions économiques qui ne sont pas sûres, selon l’opposition du Parti national, citée par The Hill, un journal américain (les médias étrangers sont décidément très curieux de l’expérience!).

«Les Néozélandais n’ont rien à gagner d’un gouvernement qui fait semblant de ne pas voir que l’économie ralentit et qui se focalise au contraire sur l’affichage. Nous faisons face à de vrais risques économiques pour ces prochaines années, mais ce gouvernement se concentre sur une campagne de marketing.»

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