Ironie de l’histoire: la Nouvelle-Zélande a annoncé dimanche un cas, un tout petit cas de coronavirus, deux semaines après une déclaration de la première ministre, Jacinda Ardern, qui se félicitait alors que son pays ait remporté une éclatante victoire contre la pandémie, avec zéro personne positive sur son sol. Car cette annonce intervient au lendemain d’un triomphe tout aussi spectaculaire et significativement concomitant, celui du Parti travailliste – le sien – aux élections générales. Raz-de-marée largement attribué au succès de la lutte des autorités contre le SARS-CoV-2 aux antipodes, précisément.


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Jeudi dernier, Le Temps l’avait écrit (voir ci-dessus): «C’est comme si c’était déjà fait.» C’est non seulement fait, mais bien fait: le Parti travailliste de Jacinda Ardern a obtenu samedi 49,1% des suffrages, ce qui va lui permettre de détenir la majorité absolue au parlement et de gouverner seul, sans avoir besoin de constituer une coalition et en continuant à œuvrer avec son programme de réformes dont le slogan est «Let’s keep moving».

«Mais comment fait-elle?» s’est demandé le site Heidi.news dans son infolettre dominicale. Réponse: cette «victoire historique» est due au fait que «la plus jeune première ministre «kiwie» de l’histoire» a géré la pandémie d’une manière qui a été largement «saluée par la communauté internationale». Et aussi par le magazine Forbes à la mi-avril dernier déjà, dans un article d’ailleurs controversé soutenant que les leaders qui montraient la voie dans la lutte contre le Covid-19 étaient souvent des femmes. Quoi qu’il en soit, plus généralement, la cheffe du gouvernement sortant «cultive une image proche des gens et [est] dotée d’un solide sens de l’autodérision. Est-ce le secret?»

Christchurch, aussi

Peut-être, mais il ne faut pas oublier non plus, comme le relevait une revue de presse du site Eurotopics.net de mars 2019, ses «gestes de compassion» et son «ouverture à la diversité»: «La réaction de la première ministre néo-zélandaise […] après l’attentat de Christchurch [avait] fait grande impression sur les observateurs» et les éditorialistes y avaient vu «une lueur d’espoir pour la politique mondiale» et pour «la lutte contre l’islamophobie». Tout comme aujourd’hui Pierre Haski sur France Inter:

Mais, encore une fois, ce que retient la presse néo-zélandaise de cette «déferlante travailliste inédite», dit Courrier international, c’est «le bilan exemplaire de Jacinda Ardern dans la lutte contre la pandémie» – au point que Donald Trump, qui ne peut en dire autant et qui fait face lui aussi à une toute prochaine échéance électorale, l’aurait accusée avec son vocabulaire usuel d’avoir utilisé ce succès pour se faire réélire, de manière «tordue et truquée» («crooked and rigged»), lit-on dans un article satirique du New Yorker. Satirique, mais hautement crédible.

Une «pseudo-libérale»

Ce n’est évidemment pas l’avis de l’Otago Daily Times, à Dunedin, sur la côte est de l’île du sud, qui titre: «NZ sees red!» Le pays «s’attendait à une victoire» du Labour mais ce qui s’est passé samedi «est vraiment extraordinaire», estime pour sa part le New Zealand Herald. «Jamais une formation politique n’avait réalisé un tel score», précise-t-il, en y voyant «une victoire pour les livres d’histoire» de celle que certains voient comme une «pseudo-libérale par excellence», de type «chinois»:

Sa victoire se révèle d’autant plus surprenante pour The Economist, dans ce «conte de fées électoral», qu’avant la pandémie «Arden était en passe de perdre l’élection»: «Elle a pris ses fonctions avec la noble volonté de réduire le taux de pauvreté chez les enfants, de loger tous les sans-abri et de faire construire 100 000 logements à bas prix»…

… Elle n’est parvenue à remplir aucun de ces trois engagements. De nombreux Néo-Zélandais se plaignaient qu’elle n’avait rien accompli de concret

Mais en face d’elle, il faut bien voir qu’il n’y avait personne, ou presque. Le Monde évoque «les élus du Parti national, crédité de seulement 27% des votes», qui parlaient d’«une soirée lugubre pour la droite»: «Nous allons prendre le temps de réfléchir, d’analyser et nous allons changer», a promis la candidate Judith Collins, nommée à la tête d’une formation divisée et «ancrée très à droite». «Surnommée la «broyeuse» après son passage au Ministère de la police en 2008» mais «bonne joueuse», elle a d’ailleurs adressé ses félicitations à la première ministre parce que ce sont, croit-elle, «des résultats extraordinaires pour le Parti travailliste».

Pour sa part, «la responsable conservatrice n’a pas non plus séduit des électeurs qui, depuis trois ans, adhèrent massivement au message de bienveillance et d’unité prôné par la cheffe du gouvernement» qu’un Justin Trudeau, par exemple, le premier ministre canadien, encense sans économiser ses mots:

En 2017, c’était la droite (avec les nationalistes) qui avait remporté les élections, mais une coalition de la gauche et d’autres partis avait finalement amené Jacinda Ardern à la tête du pouvoir. C’était d’ailleurs avec un dissident des nationalistes, Winston Peters, vice-premier ministre durant ce dernier gouvernement, qui avait permis à la gauche d’emporter le morceau. «Mais cette fois, c’est un véritable échec» pour cet outsider, «puisque son parti n’aura aucun siège au futur parlement», explique le correspondant de Radio France internationale à Wellington.

La voie est plus libre que jamais. Il y a quelques décennies, on l’appelait «la troisième».


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